mardi 14 décembre 2010

tout serait...


            Tout serait dans le mouvement : un moment – juste un moment où le mouvement est réussi, le mouvement parfait qui fige le moment en un moment sans mouvement : un moment qui par son mouvement arrête le mouvement. Un moment qui fige le mouvement : puis ensuite tout n’est que l’essai de retrouver ce mouvement, son retour dans sa répétition ; Jeter une cigarette par la fenêtre ; poser sa main sur une joue aimée ; fumer avec désinvolture (sans avoir l’air de rien) ; tourner sa tête vers celle qui ; remettre ses lunettes noires (celles qui donnent le style, lis-tu) ; lever sa tête au ciel, sous la pluie ; poser sa tête sur son épaule ; passer sa main dans ses cheveux ; allumer une cigarette ; pousser des miettes sur une nappe blanche ; tourner la tête ; remonter son pull ; ajuster sa cravate ; regarder l’autre, oui elle, oui lui, dans les yeux ; redresser son col de chemise ; prendre une cigarette ; glisser son regard vers ; tirer sur sa jupe ; … des moments qui viennent du mouvement, des mouvements qui sont des moments, des arrêts, des coupures.

mardi 7 décembre 2010

we can be heroes




e. e. cummings
(1894-1962)

i like my body when it is with your
body. It is so quite new a thing.
Muscles better and nerves more.
i like your body. i like what it does,
i like its hows. i like to feel the spine
of your body and its bones, and the trembling
-firm-smooth ness and which i will
again and again and again
kiss, i like kissing this and that of you,
i like, slowly stroking the, shocking fuzz
of your electric fur, and what-is-it comes
over parting flesh ... And eyes big love-crumbs,

and possibly i like the thrill

of under me you so quite new

samedi 27 novembre 2010

we can be heroes


Juan Carlos Onetti
(1909-1994)

"La seule chose qui compte, c'est qu'en terminant de l'écrire je me suis senti en paix, sûr d'avoir réussi ce que l'on peut espérer de mieux dans ce genre de tâche : j'avais relevé un défi et j'avais trasformé en victoire l'une au moins de mes défaites quotidiennes."

dimanche 31 octobre 2010

les dessins de M.M., ou l'imagerie du monstrueux.


Il y a tout d’abord la simplicité et l’évidente beauté ; celle de l’imagerie de l’imaginaire de M.M.
Les dessins de M.M. nous font entrer dans un monde imaginaire. L’imaginaire qui nous est donné à voir est celui-ci et uniquement celui-ci. Un imaginaire qui ne traîne pas avec lui les catégorisations habituelles de la psychanalyse, de l’autobiographie… Si étrangeté il y a, elle n’est pas inquiétante, si biographie il y a, elle n’est pas liée à une histoire personnelle et secrète : la-sale-petite-histoire. C’est un imaginaire qui se construit et qui est construit à la manière d’une œuvre d’art : avec une poétique.
Un imaginaire basé sur le montage.
Les dessins de M.M. sont des montages de dessins et de photographies ramenées de ses voyages et de ses flâneries dans les villes. Elles sont un endroit, un lieu. À celles-ci il rajoute des personnages, des situations, des scènes, extraits de dessins existants, et pour ceux qui nous intéressent, de mangas, plus précisément. Un espace qui se remplit de personnages, mis en scène. Il reprend la technique de Max Ernst, de Prévert et de tous ceux qui jusque là ont pratiqué le collage : créer une situation (souvent onirique) à partir d’autres situations. Ne rien créer, mais disposer et détourner. Le collage classique fait voir la différence – les éléments collés ; traits et couleurs différents ; superposition des éléments collés – le collage comme art de la strate.
M.M. va gommer cette différence et enlever cette hétérogénéité. Il redessine tout : décors et personnages. Le collage classique est une hétérogénéité de la forme au service d’une homogénéité du fond ; les collages de M.M. sont homogènes dans la forme –un dessin, et un seul – et de celui-ci va naître une étrange hétérogénéité : on reconnaît et on ne reconnaît pas. On veut reconnaître pour se rassurer et on ne veut plus reconnaître pour ne pas être inquiété. C’est ce mouvement inverse qui rend son travail et son acte si intéressant. Un collage redessiné pour en assurer l’homogénéité de la forme.
Au premier regard on peut penser à un dessin original, mais à y regarder de plus près, en s’impliquant davantage : on remarque deux temporalités : celle du décor – photographie redessinée ; et celle de la scène – des personnages sortis de leur cadre d’origine. Son image, ainsi créée, devient une tension en acte – une complexité dynamique, un processus de (en) travail, une poétique – quelque chose qui ne serait pas encore pacifié et si M.M. travaille en noir & blanc c’est pour retourner aux origines du dessin, pas aux siennes. Chacune de ses planches est un work in progress abouti. Il est le dessin fini dans son essence de dessin. Pas un procédé qui se répète par facilité, mais une dysposition : dialectique du montage – son démontage et son remontage. Il déconstruit puis reconstruit pour son propre compte la matière visuelle (et uniquement elle), pour mieux l’exposer. Cette dysposition de la réalité n’en est pas moins réelle, puisque tout l’est, et finalement rien ne l’est. Le travail de M.M. est un travail de reprise (d’images existantes), mais pas d’une reprise pour la reprise : ce qui au final serait assez banal. Son geste n’est pas seulement destructif et insurrectionnel : cela ne ferait pas encore œuvre d’art. Mais en gardant le « grain » du dessin dans son dessin, il échappe à la parodie de celui-ci (et de lui-même au passage), et donne à voir une véritable œuvre d’art, singulière et porteuse de vérité. Dessiner pour M.M. est le moyen de mettre à plat un imaginaire toujours prêt à se reproduire, à se développer et à se transformer en une imagerie monstrueuse. En artiste du montage technique, il part de l’hétérogénéité pour dysposer (de) la vérité, dans un ordre, proche des « correspondances » de Baudelaire, des « affinités électives » de Goethe (& Benjamin), des « déchirures » de Bataille ou des « attractions » de Eisenstein. M.M. dévoile son imaginaire : monstrueux. Mais un imaginaire qui ne se réfère qu’à lui-même. Les correspondances, les affinités électives, les déchirures, les attractions sont internes, se font au sein de l’œuvre même de M.M. et de ses travaux antérieurs. L’imaginaire de M.M. est celui de son monde artistique. Le geste artistique dans ses dessins se limite à son monde artistique et il rejette les catégorisations habituelles. Il ne faut pas chercher ailleurs que dans les dessins de M.M. les raisons de ceux-ci.
Le monstrueux.
Si les dessins de M.M. sont monstrueux, c’est parce qu’ils ne  montrent que ce qu’un imaginaire poétique peut montrer et  mettre en avant. Les dessins de M.M. sont la construction de cette monstruosité, de cette monstration du réel qui en est aussi sa démonstration. M.M. n’est pas de ceux qui, sous prétexte de représenter le chaos et le déséquilibre du monde donnent à voir une œuvre chaotique et discordante. Il ne tombe pas dans cette naïveté : plus ce qu’il montre est désaccordé (monstrueux) et plus son dessin semble soumis aux règles de l’ordre et de l’unité. Un monstrueux homogénéisé, en quelque sorte, car sorti de son imaginaire et de sa poétique. Il flirte avec le grotesque, se tient à la frontière de l’horreur et du rire, mais ses dessins ne font pas peur, ils ne font pas rire non plus, même si  on est toujours tenté par l’un ou par l’autre. Si le monstrueux est celui que l’on montre, on est tenté de montrer dans les dessins de M.M. ce qui fait peur, ce qui angoisse et ce qui fait sourire. Mais pas un sourire qui viendrait de la rencontre fortuite de deux éléments hétérogènes qui soudain alliés, prêtent au sourire, mais plutôt parce que l’on a remarqué un élément qui contrebalançait l’angoisse première qui pouvait nous saisir. Il y a du Lautréamont et sa série des « beaux comme » dans les dessins de M.M.
Le monstrueux de M.M. n’est pas seulement un monstrueux de la différence, mais il est aussi un monstrueux de la représentation, de cette coupe dans le réel, qui montre le réel divisé dans le dessin.

La poétique et l’éthique.
Il n’y a pas à chercher dans les dessins de M .M. de critique du monde tel-qu-il-ne-va-pas. Il ne fait pas de détournements d’images, il ne joue pas avec le politique ou la transgression. Il met en évidence, noir sur blanc, un imaginaire qui surprend, qui repousse, qui choque… et l’on a envie d’aussitôt se demander pourquoi choque-t-il ? Pourquoi sommes-nous surpris ?  Et c’est le fait de l’être, surpris, qui en constitue la dimension éthique. Pourquoi sommes-nous encore surpris par ces représentations monstrueuses, qui au final ne sont pas plus terribles que celles qui illustrent quotidiennement le monde tel-qu-il-ne-va-pas ? Parce que M.M. ne montre pas seulement, mais fait dans le même mouvement la démonstration du monstrueux comme poétique, de la poétique comme monstrueux. L’imaginaire de M.M. ne nous donne pas à voir, mais nous oblige à repenser notre façon de voir, et notre façon de concevoir notre imaginaire. L’imaginaire, pour M.M., est un produit et une production. Les dessins de M.M. ne nous donnent pas simplement à voir un imaginaire, ils nous donnent aussi à penser ce qu’est un imaginaire et comment il modifie notre façon de voir ; notre façon de voir avec le monstrueux, non pas après le monstrueux, ou en pensant après le monstrueux, mais avec le monstrueux. Le monstrueux chez M.M. est la trace, la marque de son imaginaire, de son geste artistique. Ce que montre M.M. c’est qu’un imaginaire ça se travaille, non pas de l’extérieur, en allant chercher ailleurs, dans les ça-donne-des-idées, mais à l’intérieur même – en se déployant, en se démontant et en se remontant, sans cesse, comme une machine folle qui ne pourrait plus s’arrêter. Et si transgression il doit y avoir, c’est au sens d’un déplacement qu’il faudrait l’entendre. Quelque chose se passe, mais pas là où on l’attendait. Sa subversion, c’est de proposer une nouvelle manière de saisir le monde, dans ses dyspositions.
Ses dessins  et son œuvre depuis le début en sont la preuve.

jeudi 28 octobre 2010

chapitre 4


Chapitre 4



Le dimanche matin, le changement était à un jour. J’étais résolue à ne pas penser à mes trois mots magiques et je ne voulais pas les laisser dans mon esprit : mais l’annonce du changement était si fort qu’il n’était pas possible de le faire. Le changement, comme le brouillard, s’étendait dans les escaliers, la cuisine et le jardin. Je ne pouvais oublier mes trois mots magiques : Mélodie Gloucester Pégase, mais je ne pouvais pas non plus les laisser occuper mon esprit. Le temps était menaçant ce dimanche matin et je me disais que peut-être Jonas réussirait après tout à faire éclater un orage. Le soleil pénétrait dans la cuisine mais il y avait des nuages qui se déplaçaient rapidement dans le ciel et un vent frais pénétrait dans la cuisine pendant que je prenais mon petit déjeuner.
     Mets tes bottes si tu sors aujourd’hui, me dit Constance.
     Je ne pense pas qu’Oncle Julian va aller dehors aujourd’hui, il fait trop froid pour lui.
     Un vrai temps de printemps, dit Constance en souriant et en regardant le jardin.
     Je t’aime Constance.
     Je t’aime aussi, idiote de Merricat.
     Est-ce que Oncle Julian va mieux ?
     Je ne pense pas. Quand tu dormais encore, je lui apporté son plateau de petit déjeuner et il m’a semblé très fatigué. Il m’a dit avoir pris une autre pilule dans la nuit. Je pense que son état empire.
     Es-tu inquiète ?
     Oui, beaucoup.
     Va-t-il mourir ?
     Sais-tu ce qu’il m’a dit ce matin ?
Constance se retourna, s’appuya contre l’évier et me regarda tristement.
     il pensait que j’étais Tante Dorothy, il m’a saisit la main et il m’a dit : « C’est terrible d’être vieux, et d’être étendu ici à attendre que cela arrive. » Il m’a terrifié.
     Tu devrais me laisser l’emmener sur la lune.
     Je lui ai donné son lait chaud et il s’est souvenu de qui j’étais.
Je pensais qu’Oncle Julian était certainement très heureux d’avoir Constance et Tante Dorothy pour prendre soin de lui. Je me dis que les objets longs et fins m’aideraient à me rappeler d’être gentille avec Oncle Julian. Aujourd’hui serait un jour d’objets longs et fins car il y avait eu ce cheveu sur ma brosse à dent, ce bout de fil qui pendait sur le bord de ma chaise et je pouvais voir un bout de bois détaché de la marche.
     Prépare lui un petit pudding.
     Peut-être.
Elle prit un long et fin couteau à découper qu’elle posa dans l’évier.
     Ou une tasse de cacao. Et des beignets pour accompagner le poulet ce soir, rajouta-t-elle.
     As-tu besoin de moi ?
     Non, ma Merricat. Tu peux sortir, mais n’oublie pas tes bottes.
La lumière à l’extérieur était changeante et mouvante. Jonas dansait entre les ombres et me suivait. Quand je courais, il courait. Quand je m’arrêtais, il s’arrêtait, me regardait et s’en allait vivement dans une autre direction, comme s’il ne me connaissait pas. Puis il s’asseyait et m’attendait pour recommencer la course. Nous avancions ainsi le long du champ qui ressemblait aujourd’hui à l’océan, même si je n’ai jamais vu l’océan de ma vie. L’herbe ondulait sous le vent, et l’ombre des nuages allait et venait, les arbres se courbaient sous les rafales. Jonas disparut dans les herbes qui étaient assez grandes (hautes) pour que je les frôle des mains sans avoir à me pencher, et il faisait de légères courbures ; pendant un instant il y eut comme un sillon dans l’herbe, c’était Jonas qui accourait. Je décidai de traverser le champ en diagonal, partis d’un coin et me dirigeai vers le coin opposé. Au milieu j’allai directement vers la pierre signalant ma poupée enterrée. Je pouvais toujours la retrouver au contraire d’autres trésors, perdus à jamais. La pierre était toujours à sa place et la poupée en sécurité. Je suis en train de marcher sur des trésors perdus, ai-je pensé. L’herbe continuait à caresser mes mains et il n’y avait rien autour de nous si ce n’était le champ et la pinède. Derrière moi il y avait la maison, et loin, là-bas, sur la gauche, cachée par les arbres, la barrière construite par Père pour tenir les gens éloignés.
Quand je sortis du champ, j’allai vers les quatre pommiers, que nous appelions notre verger, et je suivis le sentier jusqu’au ruisseau. Ma boîte et ses dollars d’argent, cachés près de la rivière, étaient toujours là. Près de la rivière, bien caché, il y avait une de mes cachettes aménagée avec grand soin et que j’utilisais souvent. J’avais arraché deux ou trois buissons et aplani le sol. Tout autour il y avait des buissons et des branches d’arbre. L’entrée était cachée par une branche qui touchait presque le sol. Il n’y avait pas de raison pour cela fut si secret (caché), personne ne venait jamais me chercher jusque là. Mais j’aimais m’y étendre avec Jonas et je savais que nous ne serions jamais dérangés. Je faisais un lit avec des feuilles et des branches et Constance m’avait donné une couverture. Les arbres tout autour étaient si feuillus qu’il faisait toujours frais ici et ce dimanche matin, je restai là avec Jonas à écouter ses histoires. Toutes les histoires de chats commencent de la même façon : « Ma Mère, la première des chats, m’a raconté ceci »  et je restai tout près de Jonas, la tête posée à ses côtés, à écouter son histoire. Aucun changement n’interviendra, ai-je pensé, il n’y aura que le printemps. J’avais tord d’être si effrayée. Les jours deviendraient de plus en plus chaud, Oncle Julian resterait assis au soleil. Et Constance continuerait à rire dans le jardin. Et rien ne changerait. Jonas poursuivait son récit « et nous chantions ! et nous chantions ! » et les feuilles bougeaient au dessus de nous. Non, rien ne changerait.
Je découvris un nid de serpents près de la rivière et je les tuai tous. Je détestais les serpents et Constance ne m’avait jamais interdit de le faire. J’étais sur le chemin du retour quand j’ai trouvé un mauvais présage, un des pires. Mon livre, cloué sur le tronc d’un arbre de la pinède, était tombé. Je pensai que le clou était rouillé et le livre – un agenda de Père dans lequel il notait les noms de tous ceux qui lui devaient de l’argent – n’assurait plus son rôle de protection. Je l’avais enveloppé avec soin dans du papier avant de le clouer sur l’arbre, mais le clou avait fini par céder. Je pensai qu’il fallait que je détruise tout pour éviter toute influence néfaste. Je pourrais apporter quelque chose d’autre à clouer sur l’arbre, peut être un foulard ou un gant de Mère. C’était de toute façon trop tard, mais cela je l’ignorais encore. Il était déjà en route. Quand j’ai trouvé le livre, il avait probablement laissé sa valise à la poste et il se demandait comment arriver chez nous. Tout ce que nous savions alors, Jonas et moi, était que nous avions faim, et nous courûmes vers la maison. Le vent fit irruption avec nous dans la cuisine.

jeudi 21 octobre 2010

bandit(s)



"Les livres ne sont pas des choses inertes et c'est même pour cela qu'ils sont d'une certaine manière dangereux : ils ne rayonnent pas seulement dans le champ littéraire, mais ils ont des retombées dans nos vies."

"Le moindre événement de sa vie révélait soudain une signification qui ne devait rien au hasard mais tout à son désir de s'extirper de l'informe et du médiocre pour s'élever jusqu'au romanesque."

mardi 12 octobre 2010

Le « Monde » selon Simon Melmoth


 à J.Y.

1
            A la mort de Simon Melmoth, j’ai eu en ma possession un certain nombre de ses papiers personnels. J’en ai classé une partie, j’ai mis en ordre ses fiches ; ce fut : L’ABC du Gothique. Parmi des feuilles volantes, il y avait un poème : « Le Monde », poème qui contient ce qu’il appelait le « Monde », avec une certaine ironie. Ce monde qui ne revient pas, que l’on tente toujours de rattraper, mais qui au final, s’échappe comme un lièvre dans son trou. Ce monde définitivement passé, que seul l’écriture réussit, parfois, à toucher du bout des doigts, si ce n’est du bout des lèvres.
            Ce poème, en vers, en alexandrin, très beau, je l’ai toujours aimé. Avant même qu’il ne s’appelle « Le Monde ».
            Souvent, mon ami, Simon Melmoth, me parlait de ce « Monde », de ce qu’il essayait, lui aussi, de toucher, d’effleurer, du bout des doigts, du bout des lèvres. Je pourrais presque dire qu’il en avait fait un quasi-concept. Il essaya lors de nombreuses soirées de m’expliquer ce qu’il entendait par « Monde ». Il murmurait ces mots, doucement[1].
2
            Une des questions qui intéressait profondément Simon Melmoth était la suivante : « Notre style est-il conditionné par le port ou non de lunettes noires ? »
Il se demandait dans une note en bas de page mentale si les lunettes de soleil et autres appareils de vision qui déforment à coup sûr notre concept de l’espace n’influençaient pas aussi le style de notre discours.
            Simon Melmoth était un gentleman de la nuit, un contrebandier, à sa façon, et ce qui l’intéressait était ce qui pouvait passer, de main en main, rien d’autre. Ce qu’il pouvait faire passer, de main en main, rien d’autre. Faire passer. En contrebandier. En gentleman de la nuit.
            Et ce « Monde», il essaya souvent de me le faire passer, en douce, doucement. De me le faire toucher, du bout des doigts, du bout des lèvres, du bout des yeux.
            « Te souviens-tu de quand nous étions légendaires ? De quand nous ne vivions pas la vraie vie ? De quand les arbres étaient si grands ? De quand les maisons étaient des châteaux ? De quand tout nous semblait si grands et que nous étions si petits ? De quand toi et moi nous étions une légende avant de devenir poésie, littérature ?»

Par légende, je veux dire que, lorsqu’on agit, on a l’air d’agir, on agit comme si on agissait.

            On en s’en souvient pas, ou si difficilement, alors on cherche par tous les moyens à le retrouver, ce temps, de quand. On triche, on ruse, on fraude, on passe en douce. On essaye encore et encore. On voudrait. Mais on n’y arrive pas, jamais complètement. Alors on prend des chemins de traverse, on essaye par un autre moyen, moins direct. On se dit que cette fois-ci, ça va être bon : on se fait faire un parfum sur mesure ; spécialement pour retrouver l’odeur du cuir de l’usine dans laquelle on se promenait en étant petit. On trempe des madeleines dans le thé, la tisane, le café. On écoute de vieux disques. On retourne sur des lieux. On triche aussi parfois, on ment, on se ment. On accepte les contrefaçons, les ersatz, les succédanés, les alibis. On se dit : « C’est mieux que rien. ». Mais au final, c’est rien, que dalle, du vent, peau de balle. Ce n’est rien. Nada. Alors on y retourne. On recommence. Encore et encore. Car, oui, on voudrait le toucher ce moment, cet instant.
3

            On dit : synesthésie : on pourrait tout aussi bien dire : « Monde ». C’est ça, le Monde, ce sont des correspondances, c’est rechercher ces correspondances, c’est essayer de trouver ce qui nous permettra de revenir en arrière, un instant, même fugace. 
            Lors d’une soirée, mon ami parlait avec une femme, et il lui dit : « Vous me rappelez quelqu’un : au toucher. » Elle rougit. Et lui était si heureux, non pas de la formule trouvée, purement langagière, mais du souvenir qui venait de le submerger, si fortement. Il savait qu’il venait de toucher, du bout des lèvres, ce « Monde». Il remit ses lunettes noires.
4
            Voilà le poème de Simon Melmoth :

Correspondances
«Le Monde»

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

II est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l'expansion des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.


[1] Et sa façon de les dire, ces mots,  était bien loin de « L’horreur ! L’horreur !», dont certains ont fait, eux aussi, un quasi-concept, pour justifier le monde, la vie, la littérature. Simon Melmoth était trop doux et trop délicat pour s’enfermer dans cette conception du mal, de la vie ; bref de la littérature. Cela ne veut pas dire que mon ami était dans une béatitude infinie, dans un « monde sans carie », comme il aimait le répéter. « Je ne vis pas et ne veux pas vivre dans un monde sans carie. Je regarde aussi ce qui doit être regardé, en face. Je lis et j’apprécie ces romans qui montrent le Mal. Mais je n’arrive pas à comprendre ceux qui s’en gargarisent, ceux qui brandissent le Mal comme un étendard et s’y enveloppent pour paraître profond et intelligent. » Il était du côté du « oui » à la vie, au monde, à la littérature. « oui je veux bien Oui ». Il avait une véritable aversion pour tout ce qui était mortifère. Il aimait la réponse que Miguel de Unamuno, à l’Université de Salamanque, avait faite au général Millan Astray : « Je viens d’entendre le cri nécrophile « Vive la mort » qui sonne à mes oreilles comme « A mort la vie ! » »

lundi 4 octobre 2010

C. M.


O lente lente currite noctis equi !
Lentement lentement coursiers de la nuit
Ralentir ralentir ô chevaux de la nuit
Lentement ralentir ô chevaux de nuit

Une douleur vive — que vive — rapide : un coup, une sensation, un coup de pique, d’estoc. Une douleur terrible. Ne pas comprendre d’où vient le coup, mais sentir le coup de pique en douleur vive. Et la sensation de chaleur, sur la joue droite, en coulée épaisse et chaude. Et rien, plus rien, plus de douleur, plus de chaleur. De l’œil gauche, voir l’autre, que l’on voyait des deux yeux. Et la chute sur le sol poussiéreux  de la taverne de la veuve Éléonore Bull, près de Londres à Deptford. Et tout ça pour un recknynge : ainsi noté par le coroner dépêché près du corps, dans son rapport écrit d’une belle encre noire, sans faute, sans maladresse, d’une main assurée : un recknynge, pour une addition.



          Terminat hora diem, terminat author opus

vendredi 1 octobre 2010

Oui


tu sais tu devrais dire oui arrêter de te poser des questions et dire oui je ne sais pas pourquoi tu ne dis pas oui tout de suite sans plus te poser de questions sans plus te poser de question pas la peine dis oui car au fond de toi tu as envie tu as envie de dire oui mais tu sembles ne pas vouloir le dire oui tout de suite comme si cela serait honteux de dire oui sans avoir dit peut-être avant et je sais et tu sais que tu vas le dire oui alors dis-le là maintenant oui dis-le oui dis oui dis oui et laisse toi aller ce sera plus simple et puis plus rapide à quoi bon attendre que alors que oui c’est simple à dire oui oui encore et encore oui et oui un oui d’un soir ce n’est pas un engagement ce n’est pas un mariage non plus ce oui tu as juste à le dire ce oui ça ne va rien changer c’est un oui pour ce soir juste pour ce soir tu dis oui et c’est oui un oui avec un grand sourire un oui qui est un oui à la soirée à la vie de ce soir à la beauté des étoiles juste ça ce oui pas plus pas moins un oui qui enveloppe la beauté la nuit les étoiles toi et moi un oui à l’envie un oui pour s’envoler un oui de l’envie que tu as de dire oui et encore oui car tu aimes dire oui

lundi 13 septembre 2010

la main gauche sur le front...

     Il y a une photographie d’écrivain qui m’a toujours fasciné ; en fait il y en a deux, mais je reviendrai peut être plus tard sur la seconde. Celle qui m’intéresse maintenant est une photographie d’Onetti, de Juan Carlos Onetti, écrivain uruguayen injustement ignoré, mais dont les lecteurs forment une société secrète, pour reprendre la formule de Maurice Nadeau à propos de Malcolm Lowry et d’Au dessous du volcan. A moins, que ces lecteurs ne forment une communauté imaginée.
     Sur cette photo, on y voit l’auteur, l’air un peu perdu, légèrement mélancolique, avec la main gauche posée sur le front de sa femme. Elle a un regard perdu, absent, et ne semble pas être là : comme si Onetti touchait un fantôme, essayait d’étreindre un fantôme.
     Cette image condense toute la littérature d’Onetti, celle dont il disait qu’elle est une « littérature de bonté, et celui qui ne le voit pas est un âne ». Cette image, toute en douceur, même si inquiétante, dans la posture du bras même, est à l’image des écrits de Onetti, un mélange subtil de mélancolie et de douceur.
     Elle est à l’image de l’auteur qui ne bougeait plus de son lit, fumant clope sur clope, et buvant whisky sur whisky, rêvant à des lolitas si souvent chassées dans ses romans. Les papillons, les jeunes filles, sans doute est-ce un peu la même chose.
     Elle est à l’image de ce que devrait être la littérature, une littérature à la recherche de la bonté, et non du mal. Dans son pessimisme profond, Onetti savait aussi que la beauté est là, dans le toucher doux et délicat, reposant, du front d’une femme aimée.

vendredi 10 septembre 2010

portraits

Venise, 1949, cigare long aux lèvres, il refait son nœud de cravate devant une porte miroir. On le voit de profil et de face dans le reflet. On ne voit pas son œil droit, caché par le chambranle de la porte. Son œil droit qu’il a perdu deux ans auparavant dans un accident de voiture dans lequel sa femme est morte. Il mourra en 1970 d’une crise cardiaque pendant que sa seconde femme est allée faire des courses. Il vivait que pour ce qu’il voyait et pour le son des mots.

Paris, septembre 2003, il se tient immobile, mains dans les poches, regard fixe, sérieux et décidé. Il se souvient sans doute de ses deux années passées à Paris au milieu des années 70. Il a arrêté de boire du whisky il y a cinq jours, pour effacer en lui toute trace de postmodernisme.

Mexique, 2000, main gauche dans la poche, la droite tient une cigarette. Il fait beau. Le nouveau grand écrivain français est mexicain.

Par lui-même en 1985 : jeux avec les reflets, caché derrière l’objectif. Les vitres sont des miroirs. Il se cache, ne s’en cache pas.

Trieste, 2003, dans un café, forcément. Grand sourire pendant qu’il classe des papiers. Là aussi, il est double, doublé, par le grand miroir derrière lui : sur la droite. Qui est le reflet de qui ? Chaque expérience nécessite une nouvelle voix.

Paris, décembre 2002, fume-cigarettes, Ray-ban, casquette, manteau en cashmere, foulard de soie. Il rêve d’une bombe qui ferait disparaître le culte d’Elvis. Une bombe à Graceland.

Londres, décembre 2002, sur les toits, pieds croisés, mains dans les poches, chemise bleue. Le monde est la mélancolie.

lundi 16 août 2010

Rooms




1

Tu la trouves comment ?
Comme une chambre d’hôtel !
On va y être bien, non ?
Comme on peut être bien dans une chambre d’hôtel.

2
Chambre 57

Ne dis rien. Non, ne dis rien. Restons dans le noir. Non, n’allume pas. Restons dans le noir. Embrasse-moi. Oui. Embrasse-moi.

3

C’est bien, tu as pris une chambre double. On n’aura pas à dormir ensemble.
De toute façon, on n’est pas venu pour dormir. Ensemble ou non. On est là pour parler.

4
             Chambre 84

Ils s’embrassent. Se laissent tomber sur le lit. Elle dessous, lui dessus. Ils s’embrassent encore et encore. De longs et tendres baisers florentins. Il lui caresse les seins. Son souffle se coupe, se saccade. Elle gémit. Il aime quand elle gémit. Il aime lui caresser les seins et lui couper le souffle. Il aime lui caresser les seins à lui couper le souffle. Elle descend sa main vers son sexe.

            5

De quoi veux-tu que l’on parle ?
De nous. De ce que nous faisons maintenant. De ce que nous décidons.
C’est tout décidé.
Ce n’est, peut-être, pas si simple.

6
Chambre 6

Il glisse la main dans sa culotte et pour la première fois il touche son sexe : gonflé. Elle l’agrippe encore plus fort. Elle en a tellement envie. Elle le veut. Oui. Maintenant. À l’oreille elle souffle : « Fais-moi l’amour. »

7

Franchement, je ne vois pas ce qui est compliqué ou ce qui n’est pas simple : c’est fini entre nous, voilà. Maintenant, à nous d’être intelligents et de gérer demain au mieux.

8
Chambre 32

Elle prend son sexe dans sa main et le branle. Cadence et rythme. Son souffle se fait régulier. Puis il s’accélère. Va-t-il jouir ? Que doit-elle faire ? Continuer ? S’arrêter ? Elle a envie de voir son sperme sur son ventre. Elle a envie de cette odeur. Elle continue.

9
Oui, gérer demain.
On n’est pas obligé de se quitter en se faisant la gueule et la guerre. On est là pour ça, non ? Tu ne comptais pas sur week-end pour des retrouvailles ?
Non.
Un non qui veut dire si.

10
Chambre 19

On s’aimera toujours ? 
Oui.
Comme je t’aime.

11

Tu vas l’appeler ?
Je ne vois pas pourquoi. Nous passons le week-end ensemble pour parler. Je ne vais pas l’appeler.
Tu peux.
Non.

12
Chambre 45

On aura un enfant et il aura tes yeux.
Il aura ton nez.
Il aura tes cheveux.
Il aura tes lèvres.
Il aura ton cou.
Il aura tes mains.

Embrasse-moi.
Baise-moi.

13

C’est du gâchis, non ?
C’est ainsi. On ne va pas revenir en arrière.
Non, mais on peut le constater.
Pour souffrir.

14
Chambre 76

Elle se branle en l’attendant. Il est dans la douche.

15

Tu sais très bien que l’on ne peut continuer ainsi. On ne s’aime plus. Tu ne m’aimes plus, je ne t’aime plus. On ne va pas rester ensemble. Pour quoi ? Pour qui ? Pour des enfants que nous n’avons pas ? Pour le chien ? Pour le chat ? Pour les amis ?

16
Chambre 33

Tu dors ?
Tu dors ?

Il glisse un doigt dans son cul endormi.

17

J’ai besoin de temps. Impossible, pour moi, de tourner la page, comme ça. De manière aussi désinvolte.
Je ne suis pas désinvolte.

18
Chambre 3

Tu me fais confiance ?
Oui, bien sûr.
Alors, laisse-moi faire. Laisse-moi te bander les yeux. Et laisse-toi faire.
Mais…
Tu as confiance ? Oui ou non ?
Oui. Je t’aime.

19

Alors, on fait quoi ? On se fout sur la gueule pendant deux jours ? On se balance tout ce que l’on a sur le cœur ? Et ensuite ça ira mieux ? Ce qui m’intéresse, c’est l’avenir. C’est demain. C’est, continuerons-nous à nous voir, ou non ? aujourd’hui est-ce une fin ? Ou un début ?

20
Chambre 15

Il éjacule dans sa bouche.

21

Tu sais très bien que je veux la même chose que toi : je ne veux pas que ce week-end soit une fin. Soit la fin. Mais ce ne sera possible que quand tu auras accepté que c’est fini, entre nous.

22
Chambre 9

Et tes lèvres et ton corps.  Pour toujours.

lundi 2 août 2010

du bout des lèvres


On ne peut suspendre la mort, la surprendre, oui, peut-être, mais du bout des lèvres. Ne rien espérer avec la mort, pas la suspendre, peut-être la surprendre, du bout des lèvres, encore moins la prendre, quant à la pendre, autant ne pas y penser : passons.


Tout est affaire de bout des lèvres : toucher du bout des lèvres – délicatement, très doucement, du bout des lèvres.


Il ne peut être question que du bout des lèvres, que des lèvres bout à bout, mises à bout.


(et tu me diras, encore, du bout des lèvres que tu m’aimes)


Même Schéhérazade, même Far-li-mas, aussi doués soient-ils, ne suspendent pas la mort : ils la repoussent à demain. Ils la repoussent du bout des lèvres, pas des deux mains. La mort est légère et le bout des lèvres est suffisant. La mort est délicate et elle pourrait se froisser, si elle était touchée des deux mains. Pas besoin des deux mains pour repousser la mort à demain : juste le bout des lèvres. Mais repousser n’est pas suspendre, le bout des lèvres n’est pas une corde, et le bout des lèvres ne peut que repousser, qu’éloigner, pas suspendre. Le bout des lèvres c’est la délicatesse et la douceur, des histoires racontées, de baisers donnés.


(et tu me diras, encore, du bout des lèvres que tu m’aimes)


Et tu me diras encore des histoires.


Et chaque baiser est une histoire que nous nous racontons, et chaque baiser repousse la mort du bout des lèvres, à demain.

lundi 26 juillet 2010

we can be heroes

J'en étais où ? J'étais où ? Je ne savais plus ce que je faisais, je ne savais plus ce que j'étais. Je vivais avec des fantômes, encombré de fantômes, entouré de fantômes, qui revenaient par-ci, par-là. De fantômes qui me hantaient : "Art is a house that tries to be haunted", m'avait dit Emily, un soir, avant de m'embrasser. Je ne la croyais pas, je ne l'écoutais pas : je voulais plus que ses lèvres à ce moment là : et me moquais des fantômes, des spectres dans l'Art, dans les maisons, dans les châteaux et ailleurs. Je voulais, oui, ses lèvres, mais aussi ses seins, ses fesses, son sexe. je voulais, ce soir-là, faire l'amour avec elle, tout simplement, et elle, qui me disait : "Art is a house that tries to be haunted". Et pourtant, elle avait raison, et j'aurais dû me méfier, un peu : ne pas foncer bille en tête, comme je l'ai fait par la suite : ne pas me laisser avoir par mon tempérament, sanguin. Mais ce soir là, je ne voulais que ses lèvres, ses fesses, ses seins, son sexe. Faire l'amour, tout simplement.

mercredi 21 juillet 2010

bandit




"C'était une immense et splendide poupée ; détail étrange et même regrettable, elle était plus ou moins nue. Ce qui était encore plus étrange, c'est qu'elle avait la jambe droite maintenue par un appareil orthopédique, le bras gauche serré dans un bandage, et qu'au lieu des falbaluches et fanfrelas d'usage, une boîte contenant un assortiment de gazes enduites de plâtre et des accessoires en caoutchouc composait toute sa garde-robe."

samedi 10 juillet 2010

we can be heroes

C.A. Cingria
(1883-1954)

"La ponctuation doit être rythmique, respiratoire, gymnique, stratégique, anagogique, paragogique, topologique, logique, sophistique, philosophique, poétique."

mercredi 16 juin 2010

J'étais...

Le Mentir-vrai sous le bras ; cheveux longs et posture - pose (ou pause), je traversais les gares ; je rêvais à d'autres mondes, à d'autres rêves : je me distribuais mes mensonges comme on distribue les cartes - et en bon tricheur je savais que la dame de coeur - attrapée un 6 mars - était dans ma manche, en baiser volé.

J'avais la carte, je maîtrisais la partie - et en romancier je faisais sauter la coupe - j'étais Simon Melmoth et j'étais un rêve dans un rêve : un jeu de cartes à moi tout seul - un tricheur avec sa dame de coeur dans la manche. Je traversais les salles d'armes : salut, battez, contre-de-quarte, battez, contre-de-sixte, fendez, et la tête toujours en arrière (cheveux longs et posture - pose (ou pause)) - j'étais Simon Melmoth et rien de ma vie dans mes écrits, mais mes écrits dans ma vie ; un tas de rêveries : un doigt sur des lèvres pour tenter de les comprendre.

lundi 14 juin 2010

faire passer...

Faire passer en douce
— sa douce
en fraude, sa douce,
la faire passer en douce,
doucement,
faire passer sa douce, doucement, en douce :
la fraude.
Frauder avec sa douce - en douce :
frauder c'est faire passer de l'autre côté
quoi que l'on fasse, quoi que l'on pense
jouer avec la fraude
la fausse monnaie,
les mots,

"Quand je dis tes lèvres : je dis tes lèvres, oui, je le dis, mais aussi plus, plus que tes lèvres : l'ensemble, le tout, le tout et l'ensemble.
Quand je dis que je passe mes doigts sur tes lèvres que sens-tu ? mes doigts ? le mot de mes doigts sur tes lèvres qui ne sont pas seulement tes lèvres " 

Frauder, c'est le faux - ou pas tout à fait le faux,
c'est le trompé, le tremblé, des doigts, sur tes lèvres,
c'est le faux, pas tout à fait le faux, 
c'est le tremblé, doux, aussi... 

lundi 7 juin 2010

j'écris

quand je dis tes lèvres quand j'écris tes lèvres je veux dire ton corps je veux écrire ton corps et dire ton corps en entier et écrire ton corps en entier de la tête aux pieds tes yeux ta bouche ton cou ta nuque tes seins ton ventre tes hanches tes fesses ton sexe tes cuisses tes jambes tes pieds : tes lèvres

quand j'écris tes lèvres j'écris ton corps que j'aime du bout des lèvres

Tes lèvres que je veux maintenant embrasser, il rougit, embrasser maintenant. Tes lèvres que je veux maintenant embrasser, serrement du coeur, embrasser maintenant. Tes lèvres que je veux maintenant embrasser, il bande, embrasser maintenant.

je veux tes lèvres
je veux écrire tes lèvres
je veux écrire sur tes lèvres
je veux dire sur tes lèvres
je veux dire tes lèvres
je veux tes lèvres

je veux dire
et écrire
sexuellement
tes lèvres

tes lèvres l'envie de toi tendrement sexuellement totalement complètement de haut en bas de bas en haut du soir au matin du matin au soir j'aime tes lèvres tendrement sexuellement totalement complètement plus que tout follement sexuellement envie de toi complètement je rêve de toi nue la nuit nuit sexuelle de toi avec moi j'écris que j'aime tes lèvres que j'aime tes lèvres que j'aime tes lèvres oui entre toi et moi c'est aussi toi et moi c'est aussi oui sexuellement totalement follement complètement c'est tes lèvres sur mes lèvres c'est mes lèvres sur tes lèvres c'est amoureusement que je pense à c'est amoureusement que je veux c'est amoureusement que je veux écrire dire et écrire et dire tes lèvres tes lèvres sur mes lèvres sur tes yeux ta bouche ton cou ta nuque tes seins ton ventre tes hanches tes fesses ton sexe tes cuisses tes jambes tes pieds : tes lèvres

j'écris je pense j'écris je dis j'écris je rêve de tes lèvres

dimanche 23 mai 2010

les vagues

Il y avait les vagues
Les vagues vagues
Les vagues vagues
Il y avait
Le vacant
Comme un « rien »
Une dérive
Sur des rives
Vagues
De terrains

Il y avait les vagues
Le vide et
La beauté du flou
Beau comme la silhouette d’une femme
Voir flou
Tout en flou
Très flou
Très vague
La vue vaguement vague
Prunelles noyées de sperme

Évidemment tout le monde
Ne sait pas
Jouir des yeux

Les terres de rien
Les terres vagues
Les vagues terres

Et flotter entre ces terres
Ces vagues terres
Ces terres vagues

J’ai souffert pour vous
Et pour mieux dire
J’ai tout vu
Ce cet œil
Noyé de sperme

dimanche 16 mai 2010

pas de pas

Je suis là, enfermé. Je ne bouge pas, ou si peu, que si peu veut dire pas. Je ne bouge pas. Je suis enfermé. Enfin, je dis enfermé, mais ce n’est pas tout à fait vrai. Ou plutôt si. Je suis enfermé et je ne suis pas enfermé. Mais ce qui est sûr, c’est que je ne bouge pas, ou si peu – que si peu veut dire pas. Pas de pas. Rien de travers : à moins que tout aille de travers. Je devrais dire : « Je suis là comme enfermé, je bouge si peu, que c’est comme si je ne bougeais pas d’un pas – ou plus d’un pas, pas un pas de plus – du tout. Je ne bouge plus du tout. Voilà, c’est ça : « Je suis là, comme enfermé et je ne bouge plus. » » Le pas, la main, rien ne bouge plus, rien ne bouge pas : ça ne bouge pas, mais ça parle, encore un peu ; là, comme un pas dans ma tête : ça bouge tout doucement, ça a bougé, mais ça ne parlait pas, ou si peu, que maintenant, ça parle un peu, mais sans trop bouger, sans plus bouger d’un pas.
C’est le choc : sur la tête, quand je faisais encore des pas, de travers, souvent, des pas de travers, et le choc, là, sur la tête. Et alors je n’ai plus bougé d’un pas, mais ça a commencé à parler, différemment, dans la tête, là où j’ai reçu le choc : on aurait pu croire, que, mais en fait non, le pas s’est arrêté, mais la voix, dans la tête a continué. Le flottement. Ça flotte dans la tête, doucement, un doux flottement, un doux flot, une douce flotte qui dans ma tête fait comme des pas, mais pas plus, ou plutôt pas, de pas, mais des voix, qui dans ma tête flottent comme des fantômes. Des fantasmes de pas. Dans ma tête. Que se passe-t-il quand la figure déraille ? quand la figure défaille ? quand la métaphore devient invivable ? quand la vie tout autant ? quand survient le choc sur la tête ? et qu’advient-il de moi quand mes pas rencontrent la mort ?
En fait tout devient comédie, pitrerie, figuration, méchanceté, paradoxe, sophisme, illusion, provocation, mensonge, jonglerie : y’a un mot pour ça : un mot qui dit en un mot tout ça : qui évite la liste, les mots, un mot qui remplace les mots, les mots remplacés par un mot : pas besoin de faire un pas de plus, y’a un mot pour tout dire et être à l’abri des chocs sur la tête suite au pas de travers : un mot pour traverser.
Tout est ce mot : dans la tête : enfoui. Tout simplement un mot, un mot tout simple : on le dit et on n’en parle plus : ou plutôt, si, on en parle encore et encore. En parler. Il faut que l’on en parle, toi et moi, maintenant, si tu veux, ou plus tard, mais tu sais que c’est important d’en parler, de le dire, là maintenant, ou plus tard, si tu veux.
Je ne veux pas me construire une misérable figure avec de gratifiants fantasmes, de suspects biographèmes : tu vois le genre : me raconter par petit bout, laisser aller, la voix qui en moi, depuis le choc sur ma tête m’a enlevé le pas mais ne m’a pas laissé sans voix : tu préférais quand je dansais ? quand je marchais ? quand mes pas recouvraient ma voix : oui moi aussi, je préférais.
Hanté : je suis hanté par cette voix depuis le choc sur la tête qui m’a laissé sans pas : qui m’a laissé sans mouvement, mais avec des mensonges plein la tête : des voix, une voix surtout : qui prend le pas sur mes pas et me laisse au final, finalement, sans voix, à moi, sans pas et sans voix. C’est étrange : possédé, hanté, je suis, par un fantôme qui mêle sa voix à la mienne et qui au final, finalement, me laissera sans voix à moi, sans mes pas, et sans ma voix.

samedi 8 mai 2010

Benjamin D.

Jacqueline de V., mariée à un procureur général, était mère de deux filles de seize et douze ans. L’aînée connaîtra le même destin que sa mère et se mariera aussi à un procureur général, aura aussi deux enfants ; deux garçons ; et comme sa mère s’ennuiera assez vite dans la vie. La cadette aura un parcours plus chaotique et se mariera à un militaire qui aura la bonne idée de mourir à la guerre assez jeune, laissant sa veuve peu éplorée à la tête d’un imposant domaine et d’une rente annuelle importante : ce qui l’empêchera de s’ennuyer.
Jacqueline de V. était de la haute noblesse de Clermont-Ferrand et son arbre généalogique ne comportait pas moins de soixante et onze quartiers. Elle en était très fière et le rappelait souvent à son mari, qui ne pouvait en prouver autant. Cela ne le touchait pas et il laissait parler sa femme : car de toute façon il ne l’écoutait pas : il la trouvait très ennuyeuse. Mais comme il le disait à ses amis : « Elle a de très belles fesses, alors… » Ce qui était vrai : et Jacqueline de V. savait s’en servir.
Elle s’ennuyait et pour combler cet ennui elle se perdit dans les bras d’un chanoine : le chanoine David. Ce qui n’était qu’une histoire de fesses tourna assez rapidement à la tragédie, non pas qu’elle tombât amoureuse de ce chanoine, assez laid selon les témoignages – mais très bien membré selon d’autres – mais parce qu’elle tomba enceinte de ce chanoine.
Elle trahit son mari, son Dieu, sa classe : le mari, ce n’était pas la première fois, son Dieu, elle avait déjà eu l’occasion de le faire. Mais sa classe, c’était une première et elle ne pouvait supporter d’être la honte de son arbre aux soixante et onze quartiers, qu’elle montrait si fièrement à tout nouveau visiteur et à tout nouvel amant : le chanoine David y compris.
Il fallut cacher la grossesse : ce qui ne fut pas aisé. Il fallut trouver mille et une ruses pour éviter et empêcher qu’enfle la rumeur : ce qui ne fut pas facile. Il fallut pendant six mois faire comme si de rien n’était. Pendant six mois, elle n’eut d’autre amant que ce chanoine, laid et bien membré.
Peu de temps avant la naissance de l’enfant, le chanoine arriva avec une heureuse nouvelle : « le fils de mon frère est mort ! Dieu nous vient en aide ! » Elle le regarda avec un drôle d’air, mais elle comprit bien vite combien cette nouvelle était bonne.
Elle fut emmenée au village de (…) où elle alla parler avec le frère du chanoine David, l’épicier David. Un brave homme. Sa femme effondrée de chagrin accueillit avec dignité Jacqueline de V.
« Vous avez perdu votre enfant. Je vous propose le mien. Je ne peux le garder. L’accouchement est pour bientôt, je le sens. Accueillez moi quelques jours ici, j’accoucherai et vous donnerai l’enfant. Personne n’en saura rien. «
Le chanoine David souriait. Elle avait vite et bien compris. Dieu l’avait entendu. Ce qui aurait pu être un drame, allait bien vite s’arranger.
L’accouchement fut douloureux. Jacqueline de V. avait quarante quatre ans. Et elle faillit mourir. Mais il faut croire qu’en effet, Dieu avait entendu les prières du chanoine David et qu’il avait décidé de laisser vivre la mère.
Elle fit comme elle avait dit : elle donna l’enfant, un garçon, à la famille qui quelques jours auparavant avait perdu le sien.
C’est le 22 juin 1740 que naquit Benjamin David. Il eut pour parrain un maître serrurier et pour marraine la femme d’un boulanger. Le conte de fées aurait pu commencer : la mère quittait les lieux, laissant un objet personnel, pour plus tard que l’enfant puisse se faire reconnaître des siens. Mais elle ne laissa qu’une somme d’argent, assez importante et retourna avec précipitation en ses terres et son château. Elle ne revit jamais le chanoine David qui devait mourir quelques jours plus tard en faisant une chute dans les escaliers : il faut croire que Dieu avait écouté les prières de Jacqueline de V. Benjamin ne revit jamais sa vraie mère, ne sut jamais pour son vrai père. Et de conte de fées, il n’y eut que ceux que sa mère lui lisait le soir avant de s’endormir.

mardi 4 mai 2010

l'inconnue...

à J.

De cette inconnue, adolescente, on ne sait rien : d’elle il ne reste qu’un masque mortuaire au sourire doux et étrange.

« une adolescente aux yeux clos, mais vivante par un sourire si délié, si fortuné, [...] qu'on eût pu croire qu'elle s'était noyée dans un instant d'extrême bonheur. »

On repêcha son corps dans la Seine à Paris. (On pourrait ici mettre la liste des ponts d’où elle aurait pu se jeter)

Elle était tellement belle qu’un employé de la morgue décida aussitôt de faire un moulage de son doux et beau visage.

« Le mouleur que je visite chaque jour a deux masques accrochés près de sa porte. Le visage de la jeune qui s'est noyée, que quelqu'un a copié à la morgue parce qu'il était beau, parce qu'il souriait toujours, parce que son sourire était si trompeur ; comme s'il savait. »

Et son léger sourire : aussi mystérieux que celui de la Joconde.

Et le succès fut garanti : elle devint le modèle de toute une génération de jeunes filles allemandes.

Une morte, au sourire si doux, qui devient un idéal érotique.

« cette jeune morte belle éternellement » 
(et pourtant, quand Aurélien vit Bérénice… )

Mais d’elle ? Que sait-on ? Que peut-on dire & raconter ? Rien, on ne sait rien… Alors, il faudrait inventer, mentir, raconter : notre besoin de fiction, de mensonge est-il si grand que nous ne puissions garder un secret, un mystère, sans vouloir le combler & l’enrober de fiction, d’histoire et de mensonge ?
N’est-il pas préférable de ne rien savoir et de ne rien raconter ? N’est-il pas souhaitable, pour une fois, de se retirer et de laisser l’inconnue de la Seine rester une inconnue ? Vouloir lui donner une histoire n’est-ce pas la tuer une seconde fois et lui ôter son sourire énigmatique de Joconde noyée ?

« Je crois que tu es la mort. »






















Albert Rudomine (1892-1975)
La Vierge inconnue du canal de l'Ourcq

1927
30 x 23,6 cm
Bibliothèque nationale de France, Département des Estampes et de la photographie, Ep-64-Fol.
Tous droits réservés. Courtesy Galerie Michelle Chomette, Paris