jeudi 31 juillet 2008

toujours là...




Une équipe de rêve, une dream-team, c'est ainsi que l'on appelle parfois des équipes de foot, tant les joueurs qui la composent sont bons. Et, l'avez-vous remarqué, c'est aussi une équipe qui  perd souvent. Mais passons nous ne sommes pas là pour parler foot.
Plutôt pour évoquer un album qui lui aussi est composé d'une dream-team, et qui lui, par contre, ne perd pas, oh non, bien au contraire. C'est un classique du jazz, de la musique tout simplement. Et sa réputation n'est pas usurpée, loin de là. Chaque écoute apporte un plaisir toujours renouvelé, chaque écoute provoque de nouveaux frémissements.

Pensez donc, réunir dans le même studio, Miles Davis, John Coltrane, Cannonball Adderlay, Wynton Kelly, Bill Evans, Paul Chambers et Jimmy Cobb, avouez qu'il s'agit vraiment d'une équipe de rêve et que de cette rencontre ne pouvait naître qu'un grand, très grand album...


Roman policier-VI

Où le commissaire ne sait plus où il en est, lui aussi.


Les esprits malins s’immiscent en nous.
Lemmens


Il était écrasé dans son fauteuil, chez lui, et tout était si calme. Il se passa la main sur le visage. Il n’avait jamais cru aux signes et autres niaiseries de ce genre là. Il avait toujours fait preuve du plus grand rationalisme. Pas question de se laisser embrouiller l’esprit par on ne sait quelle superstition ou on ne sait quelle forme de surnaturel. Le fantastique c’est bon pour les romans ou les films, aimait il à dire à ses collègues dubitatifs devant certains faits. Les faits sont les faits et il faut s’en tenir aux faits. Il avait lu, un jour, dans un livre, laissé par son fils que « Le monde est tout ce qui arrive ; que le monde est l’ensemble des faits, non pas des choses ; que le monde est déterminé par les faits, ces faits étant la totalité des faits … ». Pendant un instant, il pensa que son fils préparait le concours d’inspecteur. Puis il remarqua le titre incompréhensible de l’ouvrage, et le nom de l’auteur, imprononçable ; et il se dit que non, il ne devait pas préparer le concours. Mais ces phrases lui restèrent en mémoire, comme si elles légitimaient ses positions professionnelles. Il aurait aimé citer ces lignes à ses collègues et justifier par la philosophie leur métier. Il avait peur de se ridiculiser devant ses hommes, passer pour quelqu’un qu’il n’est pas, paraître prétentieux… et puis il n’arrivait pas à se souvenir du nom de l’auteur, et il ne voulait pas être ridicule, même s’il y avait peu de chance qu’un de ses collègues connaissent l’auteur. Néanmoins il fallait être méfiant, car on embauchait n’importe qui aujourd’hui. Il avait eu sous ses ordres, il y a trois ans, un ancien professeur de Français. Et ce n’était pas une partie de plaisir que d’être avec quelqu’un qui passe son temps à citer Proust. 
Cependant il gardait en tête ces phrases comme pour se rappeler la grandeur de sa mission et l’absolue netteté de ses pensées dans toutes les situations.
Donc, même s’il avait toujours fait preuve d’un immense rationalisme, il devait admettre qu’aujourd’hui n’était pas un jour comme les autres, bien au contraire. Il décida de rejoindre son bureau… cela ne servait à rien de rester plus longtemps dans cette maison, elle ne reviendrait pas, en tout cas pas aujourd’hui, alors à quoi bon attendre comme un mollusque sur un rocher que sa femme rentre alors qu’elle ne compte pas rentrer, les femmes ne sont pas comme les marées, elles n’arrivent pas à l’heure prévue et indiquée. Le mieux était de retourner au bureau, de se remettre à la chasse à la gamine du maire, lui en coller une pour lui apprendre à ne pas obéir aux ordres de son père, de faire perdre son temps aux représentants de l’ordre, d’avoir mené son fils sur les chemins de la perdition. Elle la méritait sa claque.
Retourner au bureau ne fut pas simple, il ne suffisait pas de se dire j’y vais, il fallait que le corps suive, qu’il accepte à son tour d’y aller et ce n’était pas vraiment le cas. Mais pouvait-il continuer ainsi, aller d’échec en échec. Non, pas question, il était un homme un vrai un dur un pur pas question de baisser les bras en avant toutes et tous c’est la lutte finale – là il commençait à dérailler sec, il fallait s’arrêter, stop.

mercredi 30 juillet 2008

Roman policier-V

Roman trouve une lettre

Tu finiras par la détester et la haïr.
Calcagnini

Ainsi elle était partie. Un mot, sur la table de la cuisine, indiquait qu’elle était retournée chez sa mère, qu’il l’avait trahie, qu’elle se sentait salie, etc. La grande artillerie sentimentale était déballée. Il se demanda combien de temps il lui avait fallu pour écrire cette lettre. Sans doute une bonne partie de la matinée, chaque mot était pesé, mais la lettre était affreusement banale, vide de sens. En plus il y avait une faute d’orthographe. Tous ces petits signes rendaient sa femme méprisable, il n’avait qu’une envie, la chasser de son esprit qu’elle n’ait jamais existé et que cette journée disparaisse complètement.



Où le commissaire décide d’aller chercher la fille du maire, de lui ramener et de passer à autre chose.

Fait-il ton travail ?
Martial

Elle était chez son petit ami ; un grand garçon aux cheveux blonds et aux yeux bleus. Mais au visage couvert d’acné, qu’on ne pouvait plus à son âge appeler de l’acné juvénile. Ses deux incisives proéminentes lui coupaient légèrement la lèvre inférieure. Ce qui lui donnait l’air, non d’un lapin, mais d’un parfait abruti. Il n’aurait plus manqué qu’il zozotât, ou qu’il bafouillât, pour que le portrait physique de ce pauvre-garçon-qui-n’a-pas-de-chance fut complet. Mais chose étonnante, il avait une voix agréable, très douce, aux modulations envoûtantes. Il valait mieux l’avoir au téléphone qu’en face de soi. C’est ce que se disait Roman quand le jeune homme ouvrit la porte, en slip et le t-shirt sale sur le dos, et l’air de sortir du lit, à quinze heures.
Roman entra dans l’appartement, mal entretenu, de garçon célibataire, dont la mère entretient les plus vils instincts, ceux de la fainéantise et de la saleté, car, c’est bien connu, l’homme ne peut par lui-même, ranger et nettoyer, seule une femme en est capable. Roman se dirigea vers la cuisine, enfin le bout de pièce qui sert de cuisine car il y a un four, une plaque électrique et une casserole avec un reste de raviolis collés au fond. Décidément rien ne changeait. La dernière fois qu’il était venu, l’appartement était dans le même état, seules les mouches étaient là en plus aujourd’hui. Il ouvrit la fenêtre et chassa les bestioles vrombissantes pour qu’elles aillent se reproduire à l’extérieur.

— Elle n’est pas là, dit le jeune homme.
— Comment tu sais que je viens pour elle ?
— Tu ne viens jamais ici pour me voir, mais seulement pour la chercher et la ramener à son crétin de père.
— …
— Tu veux un café, un verre d’eau, une bière chaude ?
— Non, merci, rien, ça va, toi ? … Tu ne sais pas où elle est ?
— Aucune idée, depuis la dernière fois où tu l’as ramenée, je ne l’ai pas revue. Deux fois au téléphone, et c’est tout.
— Bon.. Bon … Je ne vais pas te déranger plus longtemps.
— Tu ne me déranges pas, pas du tout même. C’est toujours agréable de te voir.
— Humm
— Et comment va maman ?
— Bien, je pense.
— Comment ça tu penses ? Elle est où ? Enfin barrée ?
— Oui, ce matin. 
— Pas trop tôt. J’ai jamais compris pourquoi elle ne l’avait pas fait plus tôt. Elle est où ? Chez son amant ?
— Ne sois pas désagréable, non plus. Elle est chez sa mère…Ta grand-mère.
— J’avais fait le rapprochement
Et là Roman s’en est voulu, voilà que ça recommençait, qu’il se mettait à faire des lapalissades. Décidément tout partait en vrille. Sa femme. Son fils. Et la fille du maire. Où était-elle ?

mardi 29 juillet 2008

Roman policier-IV

Où Roman décide de repasser chez lui, et fait une lapalissade, ce qui le met en rogne.

Toutes sortes de fantômes hantent ces longs corridors solitaires.
Hugo


Le commissaire Roman décida de repasser par chez lui. Cela faisait une heure qu’il ruminait dans son bureau et qu’il agaçait par son comportement ses collègues. De toute façon il savait où elle était cette gamine, et il savait qu’elle n’allait pas aller bien loin.
Sans doute que sa femme serait maintenant chez lui, chez eux, en train de pleurer sur le canapé, la télévision allumée sans la regarder, pour faire des images de fond. Il s’approcherait d’elle, lui mettrait la main sur l’épaule, elle la saisirait. Il dirait quelques mots d’excuse, bafouillerait une explication – tu sais, chérie, les besoins d’une enquête, la plus difficile de ma vie, aller dans cet endroit, quelle horreur… Elle le regarderait d’un air larmoyant, les yeux embués de larmes. Lui, il baisserait les yeux, pour qu’elle comprenne bien combien il est peiné. Il s’approcherait d’elle, se mettrait à ses cotés et l’embrasserait. Ensuite ils iraient au restaurant. 
C’était ce que prévoyait le commissaire en arrivant devant chez lui, petit pavillon de banlieue, anonyme et anodin. Avant de tourner la poignée de la porte d’entrée, il respira profondément, pour se mettre en condition, avoir l’air penaud, dans ses petits souliers, quoi. Faire celui qui revient demander pardon, même s’il ne se sentait pas plus coupable que cela, même s’il considérait qu’il n’avait rien à se reprocher, nombre de ses collègues fréquentaient les sex-shops, et parfois même avec leur femme, lui était tombé sur une de celle que le sexe n’intéresse pas plus que ça. Non, ce n’était pas lui le coupable, elle sans doute, certainement. Depuis vingt ans il acceptait tout de sa part et ils avaient mené la vie qu’elle avait décidé, cela devait cesser, il lui en parlerait au moment du repas, de ses envies, de ses besoins, de ses rêves et de ses fantasmes… La main sur la poignée, il était prêt. Il tourna la poignée, tout allait s’arranger. Il constata que la porte était fermée à clef, tout allait mal finalement.
Si elle n’était pas là, c’était qu’elle était sortie, se dit-il, et après s’être fait cette remarque il donna un grand coup de pied dans la porte. Comment pouvait-on se dire des choses aussi plates. Bien-sûr que si elle n’était pas là c’est qu’elle était sortie. Comment pouvait-on faire des constats aussi ridicules : une lapalissade. Le commissaire avait toujours été fasciné par ce pouvoir du langage – la platitude. Mais il détestait en faire, des lapalissades ; des tautologies, aussi.

dimanche 27 juillet 2008

Roman policier-III

Où le commissaire doit à son tour partir à la recherche d’une jeune personne et justifier ainsi sa place dans toute cette histoire.

Cette année le vendredi 13 tombera un vendredi.
Anonyme


Bien-sûr monsieur le maire… comme d’habitude… pas de problème…nous allons faire tout notre possible… pas de problème… je m’en charge… comme la dernière fois… je vous comprends ce n’est pas simple… non…cela reste entre nous…vous savez que vous pouvez me faire confiance…allez…soyez tranquille…dès que j’ai des nouvelles…oui…je vous contacte…j’ai votre numéro…toujours sur moi…je vais m’en occuper tout de suite … sans perdre de temps… je sais ce que c’est… vous savez j’ai aussi un fils… oui, monsieur le maire, il a à peu près l’âge de votre fille…non… il n’a jamais fugué… sans doute la peur de l’uniforme… oui, c’est sûr… à notre époque, tout était différent… mais maintenant… ah maintenant… ne vous inquiétez pas… tout va bien aller… bonne journée monsieur le maire… au revoir… je vous appelle… pas de problème…
Roman raccrocha, déprimé, la journée avait mal commencé et elle continuait encore plus mal. Décidément ce maire commençait à le faire suer, c’était la cinquième fois que sa fille faisait une fugue et qu’il devait la retrouver, « Vous comprenez commissaire, je ne veux pas que l’affaire s’ébruite, j’ai des pressions, des ennemis politiques qui seraient trop contents d’apprendre que ma fille s’enfuit de la maison. Je n’ai d’autre choix que de faire appel à vous, mon ami. » Le maire insistait toujours sur « mon ami », comme si c’était le cas, comme s’ils se connaissaient depuis des années, avaient fait leurs études ensemble, comme s’ils avaient été inséparables à un moment de leur vie, à croire qu’ils étaient soudés comme les doigts de la main, des mousquetaires que rien ne sépare. Ce qui ne fut jamais le cas. D’ailleurs à chaque fois il devait lui rappeler au maire qu’il avait un fils, à chaque fois il oubliait, preuve qu’il n’en avait rien à faire de lui. Mais le maire devait aimer à penser que c’était le cas, avoir cette posture amicale avec les représentants de l’ordre. Roman se demandait toujours pourquoi le maire lui faisait confiance. Il pourrait très bien tout divulguer à un opposant politique, à un journal à scandale. Mais il est vrai que la conscience professionnelle de Roman est au dessus de tout et jamais il n’aurait pensé se servir de cette affaire pour son usage personnel, et puis il aimait se sentir indispensable et chaque fois il l’avait ramenée, la fille du maire.
Il savait où elle était, et ne disait rien au père pour qu’elle continue à y aller à chacune de ses fugues, elle avait l’impression d’être protégée et en fait elle était surveillée. Ça c’était la méthode Roman, simple et efficace. Que demander de plus à un fonctionnaire de police ? 
En tant que fonctionnaire de police, je suis tenu de tirer des conclusions logiques de preuves matérielles, aimait il à répéter à qui voulait bien l’entendre. Surtout quand les preuves matérielles il les connaissait avant que l’enquête ne débute. C’était la routine, la simple routine qui l’intéressait, celle qui permet d’avancer à tout petit pas, lentement mais sûrement, fixer un objet et s’en approcher pour le saisir dans les meilleures conditions, cela demandait de l’entraînement, de l’habitude, et cela il l’avait, le commissaire.

Il téléphona chez lui, sa femme ne répondit pas, peut-être n’était-elle pas encore rentrée, peut-être, mais peut-être pas. Mais pourquoi lui avait-il pris l’idée de se rendre dans cet endroit qui n’était même pas son genre.

vendredi 25 juillet 2008

we can be heroes


Bertolt Brecht
(1898-1956)


"Malheureux le pays qui a besoin de héros."

Roman policier-II


Où le commissaire se rend là où il n’aurait jamais dû se rendre et où il rencontre, bien-sûr, celle qu’il ne devait surtout pas rencontrer.

Des symptômes qui appartiennent en fait à la superstition, ou à la religion irréligieuse, je peux dire – comme c’était le cas pour d’autres symptômes – que certains sont ridicules tandis que d’autres sont terribles à raconter.
Burton


Devant l’entrée du magasin, il hésita. Fit un pas en avant, fit un pas en arrière. Il savait pourtant bien qu’il devait entrer, qu’il était venu jusque là pour ça, pour entrer. Il regarda à droite, à gauche, il n’y avait personne. Il était seul dans cette rue étroite aux hautes maisons noircies par le temps et les gaz des pots d’échappements. Il sortit les mains de ses poches, les frotta l’une contre l’autre, soupira, ou plutôt expira, profondément et poussa la porte.
C’était plutôt facile. Il s’arrêta un instant, interdit. Son regard balaya rapidement le magasin de droite à gauche. Il mémorisa les lieux, comme s’il suivait un suspect, comme si sa vie dépendait de la fuite possible qui l’attendait. Son regard s’arrêta sur le caissier, un petit gros à moustache ; typique, pensa-t-il. Leurs regards se croisèrent, alors il dit bonjour, on lui répondit d’un grognement qui sans doute voulait dire bienvenu. Il avança, regarda, toucha, compara. Il était seul, c’était ce qu’il voulait, c’était pour cela qu’il était venu dès le matin. Il fit son choix et fit ce que l’on fait tous dans les magasins : régla, remercia, se retira. Le sac papier sous le bras il se dirigea vers la sortie, tout s’était bien passé. Jusque là.
Il ouvrit la porte avec vigueur, comme un habitué, comme un vainqueur, et poussé par son élan, sa joie, sa force retrouvée, il s’élança sur le pavé de la ville ; son pied n’avait encore touché le sol qu’il sentit un choc sur le coté droit, très fort ; une rencontre brutale. Ne s’y attendant pas, il se laissa partir sur la gauche, pour amortir le choc, mais déjà déséquilibré, il ne put s’empêcher de tomber et de lâcher son sac dont le contenu se répandit largement sur les pavés de la rue. Il se redressa très vite, comme un diable qui sort de la boîte, et tenta de récupérer dans le même mouvement ses achats : sans y parvenir. Il regarda enfin celui qui lui était entré dedans.
Il rougit, transpira, balbutia. 
Sa femme se tenait l’épaule meurtrie.
Elle le regarda d’un air effaré ; des objets répandus à la devanture du magasin son regard allait et venait. Elle regardait les revues pornographiques et autres objets érotiques qui s’étalaient sur le sol, elle regardait les néons du sex-shop clignoter. Une série de mots qui , grammaticalement ne veulent rien dire et ne composent pas même une phrase, mais qui indiquent bien le désarroi d’une personne, sortaient de sa bouche.
Il voulut s’enfuir. Mais pour aller où ? Il se releva, tendit sa main vers sa femme qui reculait. Il fit quelques pas en sa direction, mais ne tenta rien pour la retenir quand elle s’enfuit. Il soupira uniquement quand elle glissa au bout de la rue. Le sol décidément glissait beaucoup. Il avait failli s’étendre lui aussi en arrivant ; il aurait mieux fait de se casser une jambe.
Il ramassa les objets éparpillés, se demanda ce qu’il allait en faire maintenant ; qu’en aurait-il fait de toute façon ? Il les avait achetés car il ne pouvait sortir d’un magasin les mains vides, il avait toujours l’impression de gêner, de ne pas être à sa place qu’il devait compenser la gêne occasionnée par un achat…
Le pas lent, il se dirigea vers sa voiture. La journée s’annonçait mal. Il jeta le sac dans le coffre de la voiture et se rendit au commissariat. Il se dit qu’avoir une maîtresse posait moins de problème, même si une rencontre aussi fortuite est possible, sauf qu’avec sa maîtresse on ne peut pas la jeter au loin, elle ne peut se détacher de votre bras comme le fit le sac en papier, elle peut se répandre, certes, mais cela reste verbal, pas comme ces objets idiots.


mercredi 23 juillet 2008

Roman policier


Où l’on fait la connaissance d’un commissaire de police, banal, plus proche de Maigret que des héros de séries américaines .


Les sots, pour éviter un vice, se jettent dans le défaut contraire.
Horace

Que le commissaire Roman soit un être simple, c’est une évidence. Une carrière sans embûches, et sans génie non plus : une façon très ordinaire de monter les échelons de la hiérarchie, à petits pas, sûrement, mais lentement. Si, ce qui va lui arriver, n’était arrivé un vendredi 13, nous aurions pu l’oublier et nous dispenser même d’en faire mention, mais voilà, il rejoint nos deux personnages précédents à cause, ou bien grâce, à ce hasard de calendrier. 
On peut devenir commissaire de police sans briller : Roman en est la preuve. Mais cela ne veut pas dire non plus que l’on devient commissaire de police par hasard et que c’est suite à une incompétence généralisée d’un système un peu particulier que notre personnage est devenu ce qu’il est, nous n’avons pas dit cela non plus. Ne nous faites pas dire ce que nous n’avons pas dit. Déjà que nous allons avoir des problèmes avec les conseillers d’orientation, ce n’est pas pour nous mettre à dos le corps policier. Roman est l’exemple type du bon fonctionnaire, précis, clair et travailleur, mais sans vague et sans esbroufe, juste une façon de se tenir toujours debout et de regarder avec certitude le lendemain, ni plus ni moins. C’est ce qui a toujours plu à ses supérieurs, ils savent qu’ils peuvent compter sur lui, et ils savent également qu’il ne demandera pas plus que ce qu’il est en droit de recevoir, il est ainsi Roman, un peu effacé, un peu en arrière, à suivre, sans plan de carrière, mais avec cependant au fond de lui une certaine ténacité qui en fait un homme respectable, et il l’est, respecté, par ses hommes d’abord qui le considère comme quelqu’un de juste et d’équitable, par ses supérieurs pour les raisons déjà citées et pour les cas déjà présentés.
Sa biographie est simple et directe, comme une ligne que l’on trace. Cela ne vaut pas la peine de s’étendre dessus. Elle n’est d’aucune utilité pour la suite, il suffit d’imaginer un provincial, d’origine petite bourgeoise, voire commerçante, qui devient fonctionnaire et reste dans la « maison » ; comme on aime à nommer ce lieu, qui fait tout pour ressembler à une famille, avec ses habitudes, ses obligations et ses contraintes, mais aussi son lot d’ennuis et de problèmes. Oui, une famille, et c’est sans doute ce qui fait que Roman s’y sente aussi bien, lui qui n’a pas de famille, lui qui ne vit qu’avec sa femme et son fils – et encore ce dernier a, l’année dernière, quitté le toit familial pour prendre une chambre en ville et être plus près de la faculté où il suit des cours de sociologie. Cursus qui ne manque pas de créer des tensions entre lui et son père ; ce dernier reprochant à cette filière d’être un repaire de gauchistes et de fumeurs de joints, quand son fils ne manque pas de lui rappeler qu’il fait partie du système répressif de la société contre lequel il faut lutter, toujours et encore. De toute façon Roman se moque de la politique et son fils se moque de la sociologie, ce sont des poses qu’ils prennent l’un par rapport à l’autre, des rôles qu’ils jouent, comme au théâtre de Guignol où le policier se fait toujours taper dessus et où le voyou a toujours un grand coeur. Depuis que son fils est parti la distance entre eux s’est creusée. Suite d’incompréhensions et de chicaneries qui font que peu à peu les gens s’éloignent les uns des autres. Au bout d’un moment on se demande si cela vaut la peine de continuer à fréquenter quelqu’un avec qui on ne partage pas grand chose, à part des engueulades. Cette personne fut-elle son père ou son fils. Les visites s’espacent, pour finalement ne plus exister, et puis un jour on remarque que cela fait un an que l’on n’a pas vu son père, son fils. On repousse encore et encore une visite, et on sait que c’est fini. On jouera cependant la comédie à la naissance du premier enfant, un peu moins pour le second. On fera semblant de s’amuser le jour du mariage… Quant à sa femme, il la respecte, l’aime et l’honore, rien à rajouter. Même s’il ne s’est pas interdit d’avoir pendant quelques années une maîtresse, mais ce n’était que passagé, histoire de combler un vide qui pensait-il lui était insupportable, et qu’il ne pouvait supporter. Le vide que procure l’avancée dans l’âge, celui qui assaille celui qui remarque que sa vie n’est pas mieux ni pire qu’une autre et qui se dit que peut être il peut à un moment ou un autre s’offrir une escapade amoureuse, une escapade d’un instant, sans sentiment, uniquement physique, c’était ce qu’il pensait et pense encore ce commissaire sans histoire. Aujourd’hui il n’a plus de maîtresse, même plus envie, ne sait pas si sa femme s’en est doutée un instant ou si elle a fait celle qui ne voit pas, ne veut pas savoir et finalement encourage son mari à aller voir ailleurs, par son silence, ce qu’elle ne veut plus donner. Bien-sûr, il n’en a jamais parlé, pourquoi d’ailleurs, pourquoi dire ce qui est passé et n’a plus lieu d’être aujourd’hui.

mardi 15 juillet 2008

pochette


on achète parfois des disques pour leur pochette, en tout cas c'est pour elle que j'ai acheté ce disque de Jason Moran ; référence aux collages du début du siècle, clin d'oeil à Rodchenko et aux artistes soviétiques... Belle pochette Blue Note, maître en la matière il est vrai.

Je ne le regrette pas, car c'est aussi, et avant tout, un excellent disque de jazz. 


dimanche 13 juillet 2008

Richard Powers, La chambre aux échos



Peut-être est-il là le premier grand roman de l'après 11 septembre. Peut-être est-ce Richard Powers et sa Chambre aux échos qui réussit le mieux à nous dire ce qu'est devenue l'Amérique après le 11 septembre, une Amérique amnésique, qui ne reconnaît plus ses proches, qui est toute entière faite de faux-semblants, et qui est obligé de remettre en cause ce qui fait son fondement même, et sa gloire, la famille. Une Amérique qu'aucun discours rationnel et scientifique ne peut plus convaincre, et que seule la vision des oiseaux réussit à consoler et calmer. Une Amérique où tout le monde est coupable de quelque chose, une Amérique qui ne cesse de se raconter des histoires. Pour quoi, pourquoi ? pour continuer à vivre, sans doute.

Les deux précédents romans de Richard Powers publiés en France englobaient l'histoire du monde, Deux fermiers..., celle de l'Amérique et de ses problèmes raciaux, Le Temps où nous chantions, celui-ci semble plus modeste, plus resserré dans l'espace et dans le temps,mais il n'en est pas moins brillant. Un peu difficile de raconter l'histoire, si ce n'est qu'un frère, Mark, après un accident de camion, ne va plus reconnaître sa soeur, et va remettre en cause la réalité qui l'entoure. Un mystère plane sur l'accident et un étrange message laissé sur le lit d'hôpital de Mark vont servir d'intrigue. C'est à la fois mince et suffisant, car cela permet à l'auteur de vraiment analyser les liens entre les personnages, et de justifier l'arrivée du savant, spécialiste du cerveau, qui va lui aussi avoir sa vie modifiée par la rencontre avec Mark, sa soeur, et les autres personnages qui gravitent autour du malade.
Ce qui est passionnant dans ce roman, c'est la manière dont Richard Powers aborde les problèmes et maladies liées au cerveau. Ainsi vous serrez ce que sont le syndrome de Capras, la prosopagnosie, l'asomatognosie, le syndrome de Fregoli, la paramnésie réduplicative, le syndrome de Klüver-Bucy, et bien d'autres choses...

Deux citations : 

"L'homme n'était pas seulement "l'animal qui aimait à se souvenir", il était aussi celui qui tenait à se souvenir par avance"
et :
"N'importe qui peut te fausser compagnie à n'importe quel moment. Un jour tu as des parents ; le lendemain ce sont des plantes vertes"

samedi 12 juillet 2008

mardi 8 juillet 2008

Quand je pense...


que j'ai du mal à faire un post par semaine, que j'arrive péniblement à écrire 80 pages en un an... je suis complètement bluffé, abasourdi, pantelant, chancelant et admiratif par le travail de Claro. (Vous cliquez sur son nom et vous allez comprendre pourquoi)

lundi 7 juillet 2008

en prévision de la rentrée littéraire

et de tous les nombreux discours, articles que l'on va devoir supporter, voici ce qu'écrivait Thomas de Quincey en 1828 :

" La multiplication même des livres confirme toujours plus l'échec de l'objet. Le nombre des lecteurs a augmenté, les moyens de publication sont plus nombreux; mais tout en augmentant dans une proportion plus grande encore, considérés séparément, les livres ne reçoivent plus qu'un quotient individuel de publicité de plus en plus restreint. Le caractère inégalitaire de la publication, fait qu'un très grand nombre de livres ne rencontrent jamais le moindre lecteur. Les livres ne sont dans leur majorité jamais ouverts ;cinq cents exemplaires peuvent être imprimés [...] cinq peut-être seront parcourus sans attention particulière. Les journaux populaires, qui publient une grande quantité d'articles et d'essais mêlés, et les placent dans un nombre de main tout aussi nombreux, doivent [...] duper le public en faisant croire qu'ici du moins tous les articles seront lus. Il n'en est rien. Un ou deux le seront, parce qu'ils sollicitent un intérêt particulier pour leurs sujets. Un seul est lu occasionnellement pour l'habileté avec laquelle il traite d'un sujet. Non, non ; chaque année porte en terre sa propre littérature. Depuis Waterloo, ce sont quelque cinquante mille livres et pamphlets qui se sont ajoutés aux rayons de notre littérature nationale, sans tenir compte des importations étrangères. De ces cinquante mille volumes, deux cents survivront peut-être ; et vingt peut-être dans les deux siècles qui suivront; cinq ou six mille ont peut-être été lus avec indifférence; le reste n'a pas même été ouvert. " 
in Essais sur la rhétorique, ed. Corti.

mercredi 2 juillet 2008

toujours là...



On pourrait longtemps parler de cet album si surprenant, et de son principal interprète Eric Dolphy. Pour ce dernier je me permets de renvoyer à l'excellent livre de Guillaume Belhomme aux non moins excellentes éditions "Le mot et le reste" qui publient notamment Federman (il faudra qu'il devienne un héros, celui-là aussi)

Je me permets de citer un passage du livre en question *: 
"Qui verrait en Out of Lunch une simple gifle infligée aux conventions encore en place ne pourrait appuyer ses dires que sur une partie du disque en question. A peine la moitié. Suffisante, quand même, pour faire d' Out of Lunch un des enregistrements les plus radicaux du catalogue Blue Note.
A la demande du label, Eric entre le 25 février 1964 dans le studio de Rudy van Gelder. A ses côtés : Freddie Hubbard, Bobby Hutcherson, Richard Davis et Tony Williams, batteur de dix-huit ans évoluant aux côtés de Miles Davis. Lors de cette réunion, il s'agit pour les musiciens d'interpréter des compositions du leader tout en suivant ses conseils, qui les incitent à ne pas tout sacrifier à la défense du thème. A ses partenaires, Eric demande aussi de faire preuve d'une écoute capable de mettre en mouvement l'interaction bienfaitrice qui lui permettra, plus tard, d'affirmer : "Tout le monde joue en leader sur ce disque."(...)"
Guillaume Belhomme, Eric Dolphy, Le mot et le reste, 2008, p.93


et si vous voulez plus d'informations sur ce livre : cliquez ICI,
vous ne le regretterez pas.


Une belle chronique, comme toujours, chez "Food for your ears", à propos de cet album.

Et puis il ne vous reste plus qu'à courir chez votre disquaire préféré (s'il en reste encore...) et vous procurer cet album.


* si par hasard, l'auteur de ces lignes veut que je les retire, qu'il me contacte... mais qu'il sache que ce blog n'est pas lu par le monde entier, même si lu dans le monde entier...