dimanche 27 avril 2008

Nik Bärtsch, Imre Thormann




Hier soir, au Pitt In de Tokyo, très beau concert de Nik Bärtsch. Concert en deux parties, la première, lui en solo, et la deuxième accompagné d'un danseur, de Butô, Imre Thormann. Dans cette petite salle, mythique pour les amateurs de jazz, un véritable enchantement eut lieu. Le mélange de la musique de Nik Bärtsch et de la danse japonaise, dans ce qu'elle a de plus hermétique, car il faut bien l'avouer, les arts-vivants japonais sont pour un occidental bien étranges et parfois incompréhensibles, ce mélange donc fut un vrai bonheur, visuel et auditif.

On dira que Imre Thormann est trop grand, qu'il danse trop haut, peut être, mais cette appropriation par un européen de cette danse fut pour moi, une véritable découverte.




vendredi 25 avril 2008

Films



La Jetée de Chris Marker




Sans doute le plus beau film que je connaisse... en tout cas mon préféré.

Et il y a aussi cet endroit, je n'y vais pas si souvent, mais à chaque fois c'est magique.

Citations


En lisant le livre de Chris Marker sur Jean Giraudoux ; petit livre assez étonnant, qui fait presque aimer Giraudoux, et qui, en tout cas, explique bien la fascination qu'il a pu exercer sur la jeunesse, à un moment ;  j'ai relevé ces deux citations. Elles montrent que ce livre est plus une autobiographie qu'un essai sur l'auteur de La Folle de Chaillot.

"Quand je dis "nous", je parle des garçons de ma génération (vingt ans en 40) et particulièrement de ceux qui ont bien tourné, qui pensent comme moi."

et

"Mourir à soixante ans, à soixante-dix ans, ce n'est pas exactement une surprise. Nous, par contre, nous nous sommes vus mourir à vingt ans."

Chris Marker, Jean Giraudoux, par lui-même, Le Seuil.

lundi 21 avril 2008

Le secret



LE PROFESSEUR BELL ( DOCTEUR SILENCE )

Qu’importe les noms qu’il ait pu choisir. Qu’importe l’identité sous laquelle il a pu se cacher - se dissimuler . Qu’importe qu’il n’ait pas été celui qu’il disait - ou pensait - être. Ce que je sais c’est qu’il a toujours été là aux moments où j’en avais besoin. Même si au moment de nos rencontres, peu nombreuses, je ne saisissais pas le but de ses visites.
Chez mon père, il se faisait appeler professeur Bell ou docteur Silence.
Qui était-il vraiment ? Que voulait-il vraiment ? Que voulait-il à mon père auquel il rendait visite deux fois par an dans des circonstances toujours mystérieuses ? Que me voulait-il ?
Il est évident qu’il me faut accepter l’identité ambiguë et multiple de cet homme. Si je lui demande, maintenant qu’il est devant moi, qui il est véritablement, il pourra encore me cacher son vrai nom. Et même s’il me le donne, comment saurais-je que c’est bien son vrai nom ? Il est lui, simplement lui ; comme moi, je suis moi.
Nous sommes assis, tous les deux, à une table de café. Quelques minutes auparavant, j’étais entré dans ce bar-tabac pour acheter un paquet de cigarettes. Et j’ai entendu une voix, familière et lointaine, dire : “ Ainsi, vous avez repris.” Oui, j’ai repris depuis un mois, après un an d’arrêt. Je me suis retourné, surpris et en même temps mal à l’aise, comme un enfant pris en faute et sur le fait. Et c’était le professeur Bell ( ou docteur Silence ).
Nous attendons les cafés commandés et nous ne disons rien. J’hésite à allumer une cigarette. Je ne sais trop comment commencer la discussion et j’ai l’impression que le professeur ( ou le docteur ) attend que ce soit moi qui lance la conversation.
Quand les cafés sont enfin devant nous, fumants, j’allume ma cigarette.
“— Comment savez-vous que j’ai arrêté et repris ? dis-je en montrant la cigarette. Cela fait pourtant bien longtemps que nous ne nous sommes pas vus. Et la dernière fois, je ne fumais pas, je n’avais même jamais touché une cigarette de ma vie : j’étais trop jeune, je n’avais que onze ans.
— ...
— Que me voulez-vous ? Que veut dire votre réapparition ?
— ...”
Pourquoi ne répond-il pas à mes questions ? Je me sens un peu nerveux.
“— Je veux vous aider, simplement vous aider. Tout comme j’aidais votre père.
— Et pourquoi j’ai besoin d’aide ? Je ne vois pas en quoi j’ai besoin de votre aide.
— En tout, bien-sûr. Je sais et je connais le secret qui vous habite. Je sais que vous ne pouvez pas m’en parler, mais il vous ronge, tel un cancer. Ce leg paternel est trop lourd, trop pesant, comme il l’était à votre père. Il s’est confié à moi, à plusieurs reprises. Il savait ce qu’il risquait, mais il l’a fait.
— Vous êtes un peu psychanalyste ? On vient vous voir, on vous livre ses secrets et ensuite on va mieux, et hop ! on rentre chez soi, le coeur léger.
— Si vous voulez. Seulement moi, je connais les réponses aux questions que vous vous posez.”
Ce matin-même je repensais à tout cela, au secret que je traîne depuis vingt-six ans, à mon père, au professeur Bell également. Et puis me voilà en face de lui, deux heures après, à justement discuter de ce qui me ronge depuis si longtemps et dont je n’ai jamais parlé.
“— Mais qui vous dit que j’ai besoin de vous, que j’ai besoin de parler. Je suis très heureux comme ça, tout va bien pour moi.
— Non, vous n’allez pas bien, non vous ne vivez pas bien votre situation.
— ...
— Ils vous contacteront.
— Moi ? Mais pourquoi moi ?
— C’est leur manière d’agir. Ils ont laissé en paix votre père, mais ils auront bientôt besoin de vous. Tout comme ils ont eu besoin de votre grand-père.
— Mais comment savez-vous tout cela ? 
— Je les suis, ils me suivent. C’est une des raisons pour laquelle j’ai quitté ce pays il a deux ans. Leurs menaces devenaient trop pressentes. Mais je me suis toujours intéressé à vous. En mémoire de votre père, d’abord, puis je me suis attaché.
— Vous m’avez espionné, depuis quand, depuis combien de temps ?
— Jamais, pas une seule fois. Mais n’avez-vous pas remarqué comme nos vies, toutes nos vies sont des vies publiques. Personne ne se cache, je sais ce que vous laissez paraître, seulement cela, pas plus, mais pas moins. J’ai toujours été à vos cotés, seulement vous, vous ne me voyiez pas, quand moi, je ne voyais que vous.”
Il venait deux fois par an voir mon père. Il arrivait et disait : “ C’est John Silence, puis-je voir ton père, mon garçon ?” Et moi, qui savais que mon père l’attendait avec impatience je lui répondais : “ Bien-sûr, monsieur. Il vous attend.” Et je le conduisais auprès de mon père. J’aurais aimé rester, écouter, mais mon père me faisait un signe et je comprenais qu’il me fallait partir, les laisser ensemble. J’aurais pu écouter à la porte, mais j’ai toujours répugné à cette pratique qui me paraissait et me parait encore, déshonorante. Soit les choses sont dites en face, soit elles ne sont pas dites. Et du moment qu’une porte est fermée, les mots prononcés derrière doivent y rester.
“— Vous étiez si proche que cela de mon père ? Je veux dire que vous n’êtes pas venu souvent, six ou sept fois, et si mes souvenirs sont bons, vous ne restiez jamais longtemps ?
— Sans doute qu’il n’est pas besoin de parler longuement et beaucoup avec les gens pour les connaître. Oui, je crois que je connaissais bien votre père. J’en connaissais bien une facette, en tout cas. Tout ce qui avait trait à la Société. Pour le reste, ce qu’il laissait montrer, je le voyais, comme avec vous. J’ai peur de vous affoler, et de faire le contraire de ce que je voulais faire : vous effrayer quand je voulais vous rassurer.
— Oui, je commence à avoir peur. Peur de vous aussi. Je ne sais que penser de vous, vos noms, votre présence, votre étrange manière de vous déplacer, d’être là et de savoir, sans vous être montré. Et en même temps, votre présence me rassure, me montre que je ne suis pas fou, pas complètement, pas encore.
— Vous n’êtes pas fou, et vous n’avez aucune raison de l’être, sauf si vous persistez dans cette voie de silence et de refus d’aide extérieure. Je sais que beaucoup de monde vous a aidé depuis la mort de votre père, je sais qu’ils l’ont tous fait en mémoire de votre père, mais je sais aussi que ce ne fut jamais désintéressé.
— Vous dites que ce ne fut jamais désintéressé, comme si j’étais l’héritier d’une immense fortune, comme si tous ceux qui m’ont aidé comptaient sur ma fortune, qui est bien maigre. Je crois que ce mois-ci je suis encore à découvert, et que d’ici dix jours je ne pourrais plus retirer d’argent liquide au distributeur, alors qu’attend-on de moi ?
— Qu’ils vous contactent. Tout simplement. Vous êtes un investissement, un pari.
— Pour vous aussi ?
— Oui, pour moi aussi.”
J’ai rallumé une cigarette, je ne voulais plus être là, je ne voulais plus l’entendre, je ne voulais plus avoir affaire à lui. Mais je n’arrivais pas à me lever, je n’arrivais pas à me décider.
C’est lui qui s’est levé en premier, j’ai écrasé ma cigarette dans le cendrier en plastique noir, j’avais chaud, j’avais froid. J’avais envie de pleurer. 
“—Prenez soin de vous mon garçon, faites attention à vous. Et ne commettez pas l’irréparable, surtout pas. Au revoir.”
Puis il s’en est allé, me laissant seul dans le café, plus seul que jamais.
Je n’ai jamais revu le docteur Silence ( Professeur Bell ), mais deux jours plus tard mon compte était approvisionné d’une somme importante, qui mettait fin à mes crédits divers et variés. C’était lui, bien-sûr.
Et en arrivant jusqu’ici, jusqu’à cette étrange chambre mansardée, je crois l’avoir vu sur la route, pas tout de suite, mais cela m’a fait comme un flash la nuit suivante. Il était dans la devanture d’un magasin, d’une librairie et saisissait un ouvrage, nos regards se sont croisés, mais pris par le mouvement de mes pensées et de ma marche, je ne l’ai pas reconnu, pas vu. Peut-être est-il tout simplement en bas, en train de m’attendre. Peut-être sont-ils tous en bas, tous à m’attendre, tous ceux qui ont parié sur moi. 
Je n’ai jamais eu vraiment peur, parfois un vague sentiment de crainte mais jamais la peur, d’ailleurs je n’ai jamais eu l’occasion d’avoir peur - pas de gros méchant loups au détour d’un coin de bois ou de rue prêt à me sauter dessus et à me dévorer ; pourtant là, en ce moment je pense que je ressens ce que peut être la peur, cette sensation envahissante et paralysante qui envahit tout le corps, qui le refroidit, tout en le faisant suer. 
Je m’étonne encore d’être là. Je m’étonne encore d’avoir été appelé. Je n’y croyais plus et comme dans un film, au moment où on s’y attend le moins, voilà que tout a changé, que tout s’est retourné.
Je ne sais pas quoi en penser, et peut-être n’y-a-t-il rien à en penser. Les faits sont là, comme la main que je regarde est ma main. Ne plus me poser de questions et me décider à agir — plutôt à attendre.
Deux jours que je suis là. Je ne fais rien, j’attends.
Le premier jour est vite passé, comme un rêve. J’ai eu la lettre, et je me suis rendu là où je devais me rendre, sans me poser de questions. En avançant dans les rues de cette ville que je connais par coeur, je me disais que tout allait, pour moi, changer. 
Arrivé devant le bâtiment, j’en avais fini avec mes divagations et j’en avais fini avec mes pas. J’ai ouvert la boîte-aux-lettres et j’ai pris la clef, je suis monté jusqu’en haut, au dernier étage, et j’ai ouvert la porte de ma nouvelle vie. J’ai su, à ce moment là qu’il était trop tard pour faire demi-tour.

mercredi 16 avril 2008

we can be heroes




Miki Aihara
danseuse
(1973- )

"You think, you fall, it's your life"

salutations


je voudrais saluer mes lecteurs,

les 339 de France,
les 104 du Japon,
les 19 des USA,
les 9 d'Italie (Rome, Bologne),
les 5 lecteurs d'Angleterre
les 3 de Thaïlande (Bangkok),
les 2 lecteurs de Belgique,
les 2 lecteurs d'Allemagne,
le lecteur d'Irlande,
le lecteur du Canada,
le lecteur de Kuala Lumpur,
le lecteur de Kiel,
le lecteur de Russie,

mais aussi mes 20 lecteurs du Vietnam, Ho Chi Minh,

je vous remercie tous et toutes de passer, repasser, lire, relire ce que je mets en ligne...

le consul

lundi 14 avril 2008

ANNONCE I



Voici donc le premier message, né de mon annonce.
Si vous cliquez ici vous arrivez sur le message d'origine et ses commentaires, 
et si vous cliquez ici, vous arrivez sur le blog d'où provient ce message.
Voilà c'est aussi simple que ça.
Bonne lecture.


PANTHEON

Oui, je vais vous expliquer comment les choses se passent dans ce cas précis. Un soir où je rentre chez moi, certainement pas pour aller écluser quelques verres chez Belane non, je rentre vraiment chez moi. Mon paquet de Gauloises Disque Bleu est contre mon coeur & j'en extirpe une cigarette que j'allume. Il se pourrait qu'il soit deux heures du matin mais franchement ça n'est pas très important. Il fait nuit. Il fait noir, c'est tout ce qui compte. Dites vous bien que pour rentrer chez moi il faut que je roule une bonne dizaine de minutes en remontant une partie de la vallée vitres baissées, alors qu'il doit bien faire dans les -2°, tout ça pour que la fumée de ma Gauloise ne reste pas dans l'habitacle. Gauloise Disque Bleu qui sont les mêmes cigarettes que fumait Ravel. J'aime bien ce genre de clin d'oeil insignifiant. Ce sont de belles cigarettes à l'ancienne, un peu comme celles que fume Belmondo dans A Bout de Souffle qui est un film que j'adore. Elles sont toutes blanches. Même le filtre est blanc & ça tombe bien parce que en pleine nuit noire les montagnes autour de moi sont toutes blanches aussi. La lune est pratiquement pleine, tellement pleine qu'elle fait briller toute la neige comme un mégaspot cosmiqueBREF! Tout est... blanc quoi. Ca me rappelle les soirs de biture où avec Belane on allait fumer des joints aux Goudes faces aux îles & pour un peu, mais vous savez comme moi que Lazare est d'une correction à toute épreuve, j'en chialerais de nostalgie. J'aime la nostalgie/mélancolie comme j'aime l'alcool, le tabac & mes amis. C'est un fait.
Je roule donc & tout ceci est assez tripant, d'autant plus tripant que j'ai mis dans le lecteur de la voiture un disque de Biosphere & par n'importe lequel. Comme un de ces clins d'oeil insignifiants que j'affectionne tout particulièrement il s'agit d'Insomnia. Je roule en pleine nuit, nuit moitié-noire moitié-blanche, par -2° sur les sons organiques, quasi cardiaques, d'Insomnia le bien nommé &, sans que je sache pourquoi, je me demande quelle pourrait bien être la liste de mes 5 livres préférés de tous les Temps en entier de l'Univers intégral.

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Va comprendre comment ce genre de connerie peut bien se frayer un chemin dans ton cerveau en pleine nuit bicolore... Quoiqu'il en soit je commence à y réfléchir sérieusement & vous pouvez bien imaginez que voilà une mission assez singulière que se voit infliger Lazare en pleine courbe glissante au sortir du hameau des Guibertes, qui compte trois quatre maisons, une ferme & la fabrique de génépi qui innonde toute la vallée ainsi que les gosiers de milliers d'européens en vacances. Ma cigarette est presque consommée. Dans ces cas là (tout le monde s'est déjà posé cette question ou se l'ai vu posée par quelqu'un d'autre) on essaie toujours de faire bonne figure & je dois avouer que j'ai failli répondre Ulysse de Joyce rien que pour épater l'arrêt de bus de la ligne TransAlpes qui dormait à la sortie des Guibertes. Il est évident qu'Ulysse est un livre qui m'a bouleversé, intrigué. Fatigué aussi... oui oui & même bien fatigué. La fin du monologue de Madame m'a laissé sur les genoux. J'ai toujours adoré les irlandais pour une quantité biblique de raisons, entre autres parce qu'ils sont catholiques comme moi & ça fait bien la nique aux anglais, ensuite j'adore le vert & la bière & puis ce sont de sacrés conteurs y'a pas à tortiller (Sterne! Shaw! Swift! McLiam Wilson! Cavanagh! Glisco! Qui ça? Glisco, le demi de mêlée de l'équipe de Cornach...). L'arrêt de bus étant derrière moi je profitai d'une belle ligne droite assez bien déneigée pour m'allumer une deuxième cigarette & être un poil plus honnête & me rendre compte que deux catégories bien distinctes de livres avaient marqué mon parcours de lecteur dilettante & flemmard, il faut bien l'avouer. Il y a tout d'abord ces livres pour lesquels j'éprouve une affection véritable & indéfectible sans que ceux ci soient, à proprement parler, des classiques de la littérature universelle. Ainsi des trucs (sic) du genre Demande à la Poussière (Mikaël ne te fâche pas), Le Dernier Baiser de Crumley, La Mort & la Belle Vie de Richard Hugo, le Glamorama de Bret Easton Ellis qui, j'en suis sûr, sera un classique de la littérature américaine & tant pis pour ceux qui ne sont pas d'accord. Rippley Bogle. J'y mettrait aussi Les Quatre Brigands de Gu Long que j'ai lu comme quelqu'un qui lit Les Quatre Mousquetaires pour la première fois & puisqu'on cause littérature asiatique je vois pas pourquoi La Parfaite Lumière de Yoshikawa n'y serait pas non plus. Eh ouais. Je pense aussi à Gaiman que j'aime beaucoup & surtout à American Gods qui est un livre fantastique dans tous les sens du terme, au coup de poing que fut pour moi Aucune Bête Aussi Féroce & à l'inexplicable Libidissi de Klein qui me laissa songeur une semaine après l'avoir lu. Que dire du premier livre de Safran Foer, Tout Est Illuminé, à part peut être que c'est là un des meilleurs livres publiés ces dernières années? Je n'en sais trop rien.
La ligne droite est vite passée & je pénètre dans la partie boisée qui débouchera sur l'entrée de mon village, à moins que mes réflexions ne me précipitent contre un sapin... en même temps, si j'écris ces mots c'est que rien de grave ne s'est produit, n'est ce pas?
La deuxième catégorie dont je parlais plus haut surgit comme un plat de résistance, & moi qui adore la bonne bouffe, j'en suis tout content. Cette deuxième colonne militaire concerne les livres dont la dimension & l'ambition littéraire sont sans comparaison aucune. Du moins à mes yeux. La subjectivité dans ce domaine est un sacré merdier c'est bien vrai. Quoiqu'il en soit, quand je pense au premier livre de cette catégorie, au moment très précis où ma deuxième cigarette s'éteint & que je me pose la question de savoir si une troisième ne serait pas de la pure gourmandise cancérigène, un seul livre apparaît: Les Reconnaissances de Gaddis &, ma foi, je pourrai bien arrêter cette liste là, stopper le moteur & finir le chemin à pieds tant ce livre m'apparaît comme définitif dans de telles circonstances. Oh! mais je suis joueur, & je n'ai certainement pas envie de rentrer à papattes alors j'invoque tout ce que j'ai pu lire de super ambitieux & si Ulysse arrive avec ses gros sabots je le pousse sans aménité pour faire place à d'autres. Qui ça? Eh bien à Elias Canetti par exemple. Comment ne pas faire entrer Auto-da-Fé dans mon Panthéon? Ça serait vraiment stupide de ma part alors que j'amorce un superbe virage à 120 km/h. Mes origines napolitaines me supplient de ne pas les oublier & voilà que Moravia rapplique. Tout Moravia, mais peut être que ma préférence va vers Le Conformiste. C'est plutôt un bon choix. Puis je me suis aperçu que j'avais souvent pratiqué la lecture de façon géographique. Ouais, c'est n'importe quoi je sais mais j'ai eu ma période empire austro-hongrois germano-bohémienne (Canetti donc, Martin Buber aussi, puis Alexanderplatz de Döblin, Sens Unique de Walter Benjamin, Transit de Seghers, Les Mutilés de Ungar, L'Autre Côté d'Alfred Kubin, Otto Weininger, Tout Kafka, Epépé de Karinthy & d'autres dont j'ai oubliés les noms), ma période russe (Dostoïevski, Gogol beaucoup, Petersbourg de Biely en ce moment même sur le grill bruyantissime), ma période sud-américaine (En commençant par papa Borgès mais j'ai vite préféré Héros & Tombes de Sabato & surtout l'oeuvre entière de Bioy Casares & quelques incursions chez Onetti (Lorsque Plus Rien N'Aura d'Importance, La Vie Brève) & Cortazar & puis surtout Bolaño Les Détectives Sauvages, Etoile Distante & dans quelques temps 2666. Enfin je ne peux pas ignorer Rulfo & son Pedro PàramoAh! & quid de Cesar Aira? De Paùls? De Volpi?). Pour les français, c'est un peu comme la musique: j'ai du mal à les aimer. Il y a bien Flaubert dont le style reste un exemple sans comparaison possible ( St Antoine, un livre complètement funky) & je me dis aussi que si Giono avait été un auteur plus urbain que ça je lui aurait certainement voué une sorte de culte (si Un Roi Sans Divertissement s'était déroulé à Paris ou dans une grande capitale Giono aurait été une super star, plus fort que Sébastien Tellier, ça fait pas un pli) & que si Genet n'avait pas autant été... enfin vous voyez ce que je veux dire, Notre-Dame des Fleurs c'est énooorme mais à un moment... ATTENTION je n'ai rien contre ce genre... ouais & rien que de dire ça... les quéquettes par ci par là...BREF! Pour le reste... Chevillard n'est pas encore mort que je sache & je crois que personne n'arrivera à la cheville de Gracq avant un bon moment tandis que je ne souhaite à quiconque d'être comme Céline, même si c'étaitEST TOUJOURSle meilleur. C'est bien dommage en tout cas____Ohlala! un lapin blanc vient de filer juste sous mes roues. C'était moins une avant queCOUIC! Mais tout va pour le mieux sur cette départementale immaculée conceptioneigée, si bien que je repense à ma période métagéographique, SF, avec des livres immenses qui dépassent largement la petite étagère SF/Fantasy dans laquelle on les a parqué. Je me souviens très bien que la lecture de L'Oreille Interne de Robert Silverberg m'a totalement pétrifié d'admiration (Antonio, où as tu rangé ce livre dans ta belle librairie? Mikaël?), La main Gauche de la Nuit d'Ursula Le Guin itou & l'incroyable Quatuor de Jérusalem de Whittemore que tous les lecteurs de Pynchon ne pourraient qu'apprécier (Antonio comment parles tu de ce livre lorsque tu le conseilles à un client?)...
Ça fait déjà pas mal de pages tout ça, sans compter avec la zone géographique qui m'a donné le plus de plaisir & d'émotions dans mes lectures: la bonne vieille Amérique à Bibi. Alors que je rentre en trombe dans Le Monêtier me revient tous ces livres que je chéris plus que tout & en premier Sur La Route de Kerouac, Le Festin Nu, les livres de Brautigan, l'univers d'Harrison, Pynchon bien sûr & aussi La Conjuration des Imbéciles de Kennedy Toole & aussi les premiers bouquins de Paul Auster, & puis de Philip Roth (surtout La Contre-Vie), & encore Herzog de Saul Bellow parce que j'ai les mêmes manies que lui, Déjà Mort de Denis Johnson quand j'ai lu sur la quatrième les mots « David » & « Lynch », Inversion de Brian Evenson parce que j'ai toujours aimé les mormons rock'n'roll, La Famille Royale de Vollmann parce qu'à mon avis c'est le plus grand roman américain publié ces 10 dernières années... Mais, Oh le joli « Mais » que voili que voilou, mais si il ne devait en rester qu'un, un seul, ça ne serait pas Duncan McLeod non, il serait britannique oui, alcoolique comme Bibi, fan de mezcal & de lunettes de soleil classe type Persol Dolce50, profondément touchant. Si il ne devait rester qu'un seul livre dans ma bibliothèque ça serait Sous Le Volcan de Lowry. Ça fait pas un pli mes loulous. En me garant sous le clocher de l'église j'étais bien contant d'être rentré vivant de ce voyage sans avoir plongé dans une barrancà & de me dire que mon classement des 5 meilleurs livres de tous les Temps en entier de l'Univers intégral avait un déjà un vainqueur définitif.
Eh ouais, vous pouvez me croire sur parole, on dort mieux comme ça...

dimanche 13 avril 2008

Chapitre 2

Où Simon – détective - reçoit une bien belle secrétaire qui lui confie une bien étrange mission.

La superstition est l'art de se mettre en règle avec les coïncidences.
Cocteau


Simon était enfoncé dans son fauteuil et regardait par la fenêtre quand elle est entrée. Il se disait que les vitres devaient être nettoyées quand elle s’est raclée la gorge pour indiquer sa présence. Il ne savait pas que tout allait basculer quand il s’est retourné et qu’ils se sont salués.
C’était une visite sans rendez-vous, elle précisa que c’était mieux ainsi, qu’il ne fallait pas que l’on sache qu’elle était passée. Elle – ou plutôt son patron – avait besoin d’un détective privé efficace, rapide et discret. Ce qu’il était. Elle expliqua rapidement de quoi il en retournait : il s’agissait de retrouver dans les plus brefs délais la fille de son patron, elle avait disparu la veille, la police ne devait surtout pas être au courant et personne d’ailleurs ne devait savoir pour qui il travaillait ni ce qu’il cherchait. Elle ne donna pas le nom de son patron, elle savait être obéissante et respectait scrupuleusement les ordres reçus. Elle tendit une photographie de la jeune fille, récente assura-t-elle. Simon la trouvait jolie - pas la gamine, assez banale – mais la secrétaire : élégante et parfumée ; l’image fantasmée de la secrétaire. Il ne put s’empêcher de penser qu’elle devait coucher avec son patron et cette idée le désola. Le fantasme ne crée pas d’image originale, seulement des situations hors du commun, pensa-t-il.Ce n’est pas de coucher avec sa secrétaire qui relève du fantasme, mais la façon de coucher avec elle, savait-il. Combien de filatures pour constater que le ou la partenaire n’a rien d’original, seul le lieu de la rencontre et la façon de le faire peut l’être. Combien d’hommes trompent leur femme avec une autre moins belle, moins intelligente. Combien de femmes se retrouvent dans les bras d’hommes qui ne sont même pas leur genre. Il avait surpris des amants dans des lieux si étranges et dans des positions si extravagantes qu’on le croyait rarement quand il faisait son rapport ; les photographies qu’il présentait ne permettaient pas toujours à son client de réellement accepter la situation, il pensait que c’était une mise en scène pour continuer à le torturer, alors que ce n’était que le nœud du fantasme qui se révélait soudain à lui – il avait devant les yeux un fantasme, et en gros plan, encore.
Simon accepta l’affaire. Elle en fut heureuse, sans doute ne voulait-elle pas courir toutes les agences de la région, à moins que je lui plaise vraiment, pensa-t-il. 
Elle lui tendit une enveloppe, ce n’était qu’une partie de la somme, elle lui remit également un dossier préparé avec soin sur la fille du patron. Il ne manquait que le nom ; toujours par souci de discrétion précisa la jolie secrétaire. Simon remarqua que le dossier avait déjà servi ; ce ne devait pas être la première fugue de la gamine. Mais il se demanda à quoi pouvait servir un tel dossier sans la pièce importante qu’est le nom. Sans nom, pas d’enquête, sans nom, pas de recherche possible, autant chercher une aiguille dans une botte de … non, ne pas sombrer dans cette facilité et relever le défi.
A partir du moment où Simon accepta l’affaire, il se demanda s’il ne faisait pas une erreur. Si ce n’était pas un cadeau empoisonné. Cette idée continua à le travailler après le départ, d’un pas élégant souple et assuré de la secrétaire. Elle lui avait donné son numéro de portable, personnel, elle était son lien pour l’affaire. A moins que tout cela ne fût une invitation déguisée.
Il ouvrit son agenda pour y griffonner quelques notes et pistes à suivre. Il replongea dans son fauteuil, se retourna vers la fenêtre et constata que décidément les fenêtres avaient besoin d’être nettoyées.

La chambre noire


Une expérience radicale et passionnante, qui vaut tous les discours sur la photographie, car la démonstration est faite :


"La photographie est interminable" 
(Denis Roche)



et c'est ici.

vendredi 11 avril 2008

Chapitre 1


Où l’on apprend comment notre personnage, Simon, est devenu détective privé.

Aujourd’hui, chacun est contraint, sous peine d’être condamné par contumace pour lèse-respectabilité, d’exercer une profession lucrative, et d’y faire preuve d’un zèle proche de l’enthousiasme.
Stevenson


La grande angoisse de Simon pendant son parcours scolaire ne fut pas l’apprentissage de théorèmes, de la dissertation, du 100 mètres haies, mais bien plutôt cette maudite fiche d’orientation qu’on lui faisait remplir chaque année. Quand au moment du choix de la profession future il ne marquait rien, parfois « néant », ou simplement un trait qui indiquait son refus de répondre, c’était tout un branle-bas d’incompréhension. Il avait bien pensé noter « pompier », « vétérinaire » pour faire comme ses camarades qui ainsi esquivaient les remarques, mais il n’arrivait pas à se résoudre à tricher et à biaiser. On lui disait qu’il avait bien une idée de métier, même si ce n’était pas celui qu’il ferait, cela ne l’engageait pas, qu’ il devait faire un petit effort. Non, en effet, il ne savait absolument pas ce qu’il voulait faire plus tard, ou plutôt si, il savait qu’il voulait ne rien faire. Il ne voulait pas exercer une profession. Il voulait traverser son temps, les mains dans les poches en marchant son rythme. Cette volonté ne faisait qu’accroître la perplexité des conseillers d’orientation, fussent-ils psychologues. Simon ne répondait pas cela par malice – comme le pensaient ses parents – non c’était par désir profond, bien ancré en lui et il voulait s’y tenir. En lui présentant le travail comme ce qu’il ferait plus tard, Simon l’envisageait comme une activité totale et absolue, cela le terrorisait. Il aurait voulu que sa vie fût un dimanche sans fin pendant lequel on peut vaquer à diverses activités mais sans que l’une ne prenne le pas sur l’autre, et en toute liberté, pouvoir passer de l’une à l’autre. Un dimanche de la vie, une vie de dimanches : tel était son mot d’ordre.
Ses parents, commerçants, lui renvoyaient l’idée du travail comme besogneux et envahissant, source d’inquiétude sans plaisir. On lui avait expliqué que l’on pouvait faire un travail moins prenant, on lui parlait de ces métiers que l’on fait avec passion et amour. On rajoutait, non sans un certain cynisme qu’il valait mieux un travail peu payé que l’on aime, qu’un travail que l’on n’aime pas et qui est bien payé. Lui ce qu’il voulait c’était ne pas travailler, et ne pas être payé ne le dérangeait pas. Surtout qu’il vit rapidement ses camarades s’engouffrer dans des professions bien payées mais bien peu passionnantes. Tout cela était de la rigolade et Simon l’avait bien vite compris ; on se moquait de lui, pour l’obliger à inscrire il ne savait quelle ânerie sur la fiche d’orientation.
Simon, même s’il garda très longtemps sur son bureau cette carte postale de graffiti « ne travaillez jamais » inscrit sur un mur, finit par céder à la pression sociale, comme un bouchon cède à la pression du contenu de la bouteille et finit par exploser, il choisit finalement un métier, le moins métier possible, sorti d’un roman policier, les seuls que l’on trouvait chez ses parents. Il devint détective privé. Cela finit par miner complètement ses parents qui décidément ne le comprenaient pas. « Nous ne te comprenons décidément pas. Tu as fait de bonnes études, pourquoi veux-tu t’engager dans une voie qui n’est pas la tienne ? » Pourtant il l’avait toujours dit : « Je ne veux pas travailler ! » Alors quitte à travailler autant devenir personnage de roman. Et anachronique.
C’est dans un rêve qu’il voulait vivre, mais un rêve qu’il dirigerait, pas le rêve de quelqu’un d’autre.
Cela faisait deux ans qu’il était détective privé et cette profession lui convenait très bien. Suivre des femmes qui vont rejoindre leur amant, filer des hommes qui trompent leur femme, entrer un moment dans la plus grande intimité des couples, cela le passionnait. Il se disait qu’il était au-dessus de tout cela, puisqu’il en était le guetteur mélancolique. Jour après jour, Simon s’excluait de la société et regardait grouiller tout ce petit monde comme on regarde grouiller des vers, savants. Simon était en dehors de tout quotidien et si chacun de ses jours se ressemblait, ils se suivaient sans s’enchaîner, mais en se superposant comme autant de couches formant jour après jour, mois après mois, années après années, des strates plus ou moins épaisses, comme des dossiers s’amoncelant au bord de son bureau avant d’être rangés et classés une bonne fois pour toute.

jeudi 10 avril 2008

mardi 8 avril 2008

Regarde les anges tomber (VIII)

Il y eut aussi la rencontre avec un ange, peu de temps avant de faire la connaissance avec Clarisse. Un ange chez lequel il se rendait une fois par semaine et à qui il délivrait et confiait ses secrets. Un ange qui lui permit lentement, mais sûrement de se reconstruire, de faire le deuil des autres anges, d’aller au fond des cryptes et d’y chasser les spectres qui y régnaient. Un ange, qui, comme Virgile, aida Dante dans son périple souterrain, aida Simon à faire le ménage dans les cercles concentriques de sa mémoire, de son passé. Pour que ce qu’il considérait comme un enfer intérieur ne se transformât en paradis, et pu accueillir sa Béatrice ; ce fut Clarisse.

lundi 7 avril 2008

Regarde les anges tomber (VII)

Puis, lui-même, Simon, que personne n’appelait autrement que par son prénom.

La première fille dont il tomba follement amoureux, il la rencontra sur la chanson de Bashung, « Gaby ». En fait, pas exactement. Ils se parlèrent la première fois, parce que Simon écoutait la chanson, et elle lui demanda de changer, car elle la détestait. Elle lui expliqua qu’elle avait une amie, Gabrielle, que tout le monde appelait Gaby. Elle n’aimait pas ce diminutif, et d’ailleurs n’aimait aucun diminutif. Elle n’aimait pas que l’on raccourcisse les prénoms : elle trouvait cela ridicule et puéril. Simon était d’accord. Même si les vertiges de l’amour n’eurent pas lieu, une réelle complicité s’installa entre eux à partir de ce jour là, jusqu’à la fin de la terminale. Il lui offrit un exemplaire des Poésies de Rimbaud, une fois où elle devait séjourner à l’hôpital pour une opération bénigne : se faire arracher deux dents de sagesse. Ce fut le premier cadeau qu’il fit à une fille, ce fut le premier cadeau qu’il fit en dehors d’un anniversaire.
Puis chacun suivit sa voie.


Puis il y eut celles qu’il vit passer, comme des anges. Des filles qui semblaient s’évaporer dans les brumes de la vie, insaisissables : et là il pourrait en faire une longue liste, de toutes celles qu’il aima en secret, qu’il vit passer devant ses yeux sans pouvoir les toucher, sans pouvoir même les approcher, comme ces anges qui tombent du ciel.

vendredi 4 avril 2008

Regarde les anges tomber (VI)

Dans la famille de Simon, on avait assez peu lu, mais on avait beaucoup bu.
Si Simon avait décidé de raconter l’histoire de sa famille cela aurait ressemblé à du Zola : successions d’échecs liés à l’alcool. Lors des repas de famille, les bouteilles de vin défilaient plus sérieusement que les armées sous l’Arc de Triomphe un 14 juillet ; et les gerbes déposées le soir n’étaient pas destinées au Soldat Inconnu. Simon se souvenait de ces soirées épiques, où tout le monde allait au fond du jardin pour vomir, où chacun vidait plus de bouteilles de bière qu’il n’est possible d’imaginer, même dans les pires féeries. Simon, au bout de la table, voyait devant lui des morts à crédit, en sursis de la note à payer. Ce fut le déchaînement quand l’arrière grand-mère mourut. Tout le monde se retenait devant elle, pour ne pas la tenter, pour ne pas l’inciter à trop boire, mais comme elle n’était plus là, la cave pouvait enfin être vidée. Ce qui fut fait… Il ne manquait que la grand mère de Simon, dont plus personne n’avait de nouvelles depuis bien longtemps. Sa sœur, la femme de Charlot, dit même qu’elle était peut être morte. Ce qui fit rire tout le monde, et à cette pensée si triste, on resservit à boire.
En effet, elle était morte, six mois plus tôt dans un hospice, pour anciens alcooliques. Seule. Et la nouvelle de sa mort mit huit mois à arriver à ses enfants…

Regarde les anges tomber (V)

Puis le cousin Frédéric, que tout le monde appelait Frédo, fils du précédent.

Quand Frédéric, ce soir-là, rentra chez lui, il était content. Il avait, dans la journée, rencontré une fille : depuis le temps qu’il en cherchait une. Il posa son blouson sur le canapé, embrassa sa tante, car il ne vivait plus chez ses parents depuis la mort de son père, et depuis la disparition de sa mère. Il vivait chez la sœur de son père. Il se dirigea vers le balcon pour fumer une cigarette. Il faisait bon, le ciel était étoilé, et du haut du quinzième étage, la ville s’étendait, lumineuse. Il alluma sa cigarette ; le briquet lui échappa des mains, il essaya de le rattraper, plus par instinct que par souci de conservation. Par un effet de balancier, il passa de l’autre côté de la rambarde.
On se demanda pendant longtemps s’il ne s’agissait pas d’un suicide. Ou d’une espèce de malédiction qui pesait sur la famille. 
Le frère de Frédéric, Xavier, évita soigneusement à partir de ce moment-là, de monter plus haut que le deuxième étage. Ce qui ne l’empêcha pas de succomber à l’autre, et réelle, fatalité de la famille : l’alcool. Il devait, à trente ans, mourir dans un accident de voiture. Il avait plus de deux grammes d’alcool dans le sang, ce jour-là, et sa voiture fit un vol plané au-dessus d’un pont pour aller s’écraser quelques mètres plus bas. L’envol de l’ange avait bien eu lieu. On n’échappe pas à son destin…

jeudi 3 avril 2008

we can be heroes




Samuel Beckett 
(1906-1989)


"Ne disons pas de bien de notre époque, elle n’est pas plus malheureuse que les précédentes."

Regarde les anges tomber (IV)

Cela avait continué avec l’autre grand-oncle, Charles, que tout le monde appelait Charlot. Marié à l’autre sœur de la grand-mère maternelle de Simon.

L’autre grand-oncle de Simon, Charles, était atteint de la maladie d’Alzheimer. Ce grand-oncle ne se souvenait plus du moyen de sortir de chez lui. Il hésitait : la porte ou la fenêtre ? Mais comme la porte, fermée, semblait ne donner sur rien, quand la fenêtre ouverte, donnait sur l’extérieur, il enjamba cette fenêtre. Sans doute pendant un instant dut-il se dire que s’il était architecte, il ferait d’autres types d’issues, moins compliquées à pratiquer. Mais comme il n’était pas architecte, comme il ne savait plus ce qu’il avait fait dans sa vie, et comme il oublia rapidement la question qu’il se posait, et prit dans cette euphorie de sortir, il franchit la fenêtre et il tomba.
Son regard croisa-t-il celui de quelqu’un pendant la chute ? Personne n’en sut rien. 
Simon avait toujours eu une affection particulière pour ce grand-oncle. Il était amusant, et si on l’appelait Charlot ce n’était pas pour rien. C’est ce grand-oncle qui apprit à Simon à pêcher. Il était le roi de la pêche, surtout de la pêche à la truite. C’est ce grand-oncle qui emmena Simon en Alsace pour passer commande, auprès des cigognes, d’un petit frère. C’est ce grand-oncle qui glissait dans la main de Simon, un gros billet au moment de se séparer. C’est ce grand-oncle qui aurait tellement voulu avoir un enfant qu’il reporta son affection sur Simon et qui se comporta pendant plusieurs années en parrain exemplaire. 



Puis il y eut l’oncle Jean, que tout le monde appelait Jean. Marié à la sœur de la mère de Simon.

L’oncle de Simon était alcoolique. Au dernier degré. Obligé de s’enfiler des bouteilles d’alcool à 90° pour apaiser son besoin d’alcool. Un soir de désespoir, mais tous les soirs n’étaient-ils pas des soirs de désespoir, il se prit pour un oiseau. Il avait mis sur la platine le disque de Simon & Garfunkel, et au moment où passa la chanson « el condor passa », il monta le son ; la musique emplit bien vite le petit salon, l’oncle agita les bras, poussa des cris d’oiseau – d’après le témoignage de la voisine ; puis complètement absorbé par son rôle, il se jeta par la fenêtre, pensant qu’il allait pouvoir voler, s’envoler, et quitter cet appartement crade et poisseux. Mais il ne fit que s’écraser quelques étages plus bas, sur le pare-brise d’une voiture. « Comme une grosse merde de pigeon ! » devait ensuite dire sa femme, qui n’arrêta, elle, de boire que plusieurs années plus tard. 
Terminer en merde de pigeon quand on s’est rêvé Condor. Cela pourrait faire une belle morale.
Simon ne connut pas beaucoup cet oncle, mais il en avait une vision effrayante. Celle d’Yves Montand, dans Le Cercle Rouge. Il l’imaginait couché sur son lit, poussant des cris, en voyant grimper sur les couvertures, d’énormes araignées, fruit de son imagination d’alcoolique.
Il se souvenait aussi de quelques repas passés en sa compagnie. L’oncle était au bout de la table, sans appétit, occupé uniquement à boire. Les plats passaient devant lui mais il n’y touchait pas. Il ne disait rien, semblant accepter son sort avec fatalité. C’était un chef de famille qui ne gouverne plus rien et à qui tout échappe. Un homme blessé dans sa chair qui ne contrôle plus rien et semble attendre que les autres viennent à son aide.
— Peut-être aurais-je dû me rapprocher de lui dans ces moments-là ? se demanda souvent Simon. Peut-être aurais-je dû lui poser des questions, et peut-être m’aurait-il répondu ? Mais je crois qu’il ne savait pas trop qui j’étais, que je n’étais qu’un enfant sorti des brumes.

mardi 1 avril 2008

Regarde les anges tomber (III)



La vie de Simon avait toujours été une vie envahie par les anges, pas étonnant qu’il en vît aujourd’hui tomber, par grappes.

Cela avait commencé avec le grand oncle Stanislas, que tout le monde appelait Stan. Oncle de sa mère, marié à la sœur de la grand-mère de Simon.

Le grand-oncle de Simon, Stan, après une journée de travail particulièrement éprouvante, fumait une cigarette et buvait un verre de pastis sur le balcon de son appartement au vingtième étage d’une tour HLM. La soirée était douce, il avait fait très chaud. Il en avait souffert ; son travail de terrassier se faisait en plein soleil. Mais, ce soir-là, il était bien content de profiter du calme, de la fraîcheur, de la paix qui enveloppaient la fin de journée. Il n’avait pas allumé la télévision en rentrant. Ce soir, il avait besoin de penser à autre chose. Il ne voulait pas se vider la tête devant une émission, mais plutôt penser à lui, à la journée aux jours à venir. Ce soir-là, il se disait qu’il était bien content d’être là où il était, en France, sur son balcon, plutôt qu’en Pologne, à la frontière Russe, avec comme horizon des champs dévastés. Il regardait la ville, et cela lui semblait tellement préférable. Préférable à tout ce qu’il avait connu là-bas. Même s’il aimait son pays, et avait pour lui une vraie reconnaissance : c’était là-bas qu’il avait rencontré sa femme, polonaise elle aussi. Il se retourna légèrement, et la chercha du regard. Il aimait la surprendre dans ses gestes quotidiens, simples. Elle était dans la cuisine en train de vider un poisson, qu’elle avait ramenée de son travail. Elle était poissonnière. Il avait pour elle une grande admiration : son travail était pénible, ses horaires matinaux. Mais il avait des avantages ce métier, comme celui de ramener à manger. Même s’il préférait une bonne boîte de sardines à l’huile, avec du pain et deux ou trois verres de vin blanc, mais ce soir il savait qu’il allait apprécier la truite saumonée qu’elle était en train de préparer, qu’elle allait faire cuire ensuite au four. Il aurait le temps de prendre un autre apéritif.
Il s’accouda sur la rambarde du balcon.
Quand, devant ses yeux rougis de fatigue passa une femme tenant dans ses bras un enfant. Oui, une femme et un enfant. Leurs regards se croisèrent et il reconnut la voisine du dessus. Une jeune fille adorable, toujours souriante, avec qui il avait échangé quelques mots, deux ou trois fois, peut-être quatre, il ne savait plus. Elle continua sa route, et il se pencha pour suivre la chute.
Il tira une dernière fois sur sa cigarette, l’écrasa dans le cendrier métallique, à moitié plein.
Il se pencha de nouveau comme pour vérifier qu’il n’avait pas eu une hallucination, comme pour se persuader que ce qu’il venait de vivre était vrai. Cela l’était, les corps étaient en bas maintenant et une certaine agitation commençait à se faire.
En titubant, il entra, appela sa femme, et vomit sur le tapis du salon. Elle accourut, paniquée, par le son de sa voix, par l’appel angoissé qu’il venait de lancer. Et voyant les dégâts, elle se mit à gueuler, à l’engueuler. C’est pas vrai. Quand on est malade, on est près des chiottes. On reste pas sur le balcon à fumer et à boire. Merde, c’est pas vrai, un beau tapis. Tu fais chier. Elle ne continua pas très longtemps, il montrait le dehors, pâle comme un linge, en tremblant. Elle alla voir, attirée par le bruit et quelques cris qui montaient. Elle vit le drame. Rentra à son tour, et vomit sur le tapis neuf, elle aussi.