lundi 31 mars 2008

we can be heroes





Heiner Müller 
(1929-1995)

"J'étais Hamlet. Je me tenais sur le rivage et je parlais avec le ressac BLABLA, dans le dos les décombres de l'Europe."

Regarde les anges tomber (II)



Simon a commencé à voir tomber des anges le jour où Clarisse l’a quitté. Ce matin-là, Simon est sorti de son lit, a remarqué la place vide et s’est dirigé vers la cuisine où il a trouvé une lettre, enfin une lettre, parce qu’elle était enveloppée et qu’il y avait son nom dessus, mais à l’intérieur, il n’y avait qu’une feuille avec un mot, juste un mot : « Adieu ». Elle n’avait jamais été très loquace, mais elle aurait pu en écrire un peu plus. Elle aurait pu signer, même s’il reconnut sans problème l’écriture, il aurait aimé que ses yeux qui commençaient à s’embrumer puissent s’attarder sur d’autres mots que l’unique qui annonçait la séparation et la disparition. Une lettre, ça se lit, oui même dans l’absence de mots. Il lut et relut. Une lettre est un espace. C’est un espace dans lequel on se perd, dans lequel on cherche des bords pour mieux se repérer, mais qui n’en a pas. Une lettre est un espace infini qui se développe, à mesure que l’on s’y enveloppe. Simon n’avait pas grand-chose pour se couvrir, pourtant l’espace qui s’ouvrait devant lui, lui paraissait soudain gigantesque, infini, aussi vaste que le ciel bleu qui s’étendait au-dessus de lui.
Avec le petit morceau de papier dans la main tremblante, l’esprit brouillé, il s’est dirigé vers la fenêtre et a regardé le ciel, d’un très grand bleu, uniforme et immense. Il a commencé par voir un petit point qui faisait tache dans le bleu du ciel. Un petit point qui est devenu de plus en plus grand, et qui semblait se diriger vers lui, même si la distance ne permettait pas d’en être sûre. C’était un oiseau ; un étrange oiseau, sans doute. Puis il comprit que c’était bien autre chose qu’un oiseau ; que cela avait une forme humaine et que cela tombait lentement. Simon ne pu détacher son regard, comme si ce point en même temps qu’il tombait appelait silencieusement Simon. Il comprit enfin de quoi il s’agissait : d’un ange. Oui, un ange. Qui passa à quelques centimètres de lui, et qui alla se poser. Une fois arrivé sur le sol, à quelques mètres plus bas, l’ange s’ébroua, rangea ses ailes et s’en alla comme si de rien n’était, comme si tout était normal et que Simon ne l’avait pas vu. Il pensa à une hallucination, à un dérèglement de ses sens. Mais il continua à en voir tomber des anges, et de plus en plus. Il avait conscience d’avoir un don, un pouvoir révélé par le départ de Clarisse, car c’est sa disparition qui lui avait fait lever les yeux et regarder le ciel , avant celle-ci, il n’avait jamais regardé avec autant d’insistance le ciel, et la chute d’un ange ne peut être vue dans sa course, elle ne peut être saisie que depuis son début, le ciel. On ne voit jamais un ange au milieu de sa course… Car ce serait saisir la beauté en son milieu ; et elle ne peut être saisie que dans son ensemble, la beauté.

dimanche 30 mars 2008

Regarde les anges tomber (I)

Simon était à la terrasse d’un café, un jour de grand ciel bleu, un bleu en bleu adorable, et s’adonnait à son occupation préférée : regarder les anges tomber. Il levait la tête et suivait du regard la chute des anges : un à un. Il les suivait du regard jusqu’à ce qu’ils s’échouent mollement, sans bruit et sans tremblement, comme des plumes qui, après avoir trop voltigé, vont se poser, par manque de vent, avec délicatesse sur le sol. Simon aimait ce spectacle, et s’y adonnait aussi souvent et aussi longtemps que possible. Il connaissait les bons endroits pour en profiter au maximum, et la terrasse de ce café, où il était attablé aujourd’hui était un des meilleurs, pour ne pas dire le meilleur. En tout cas, c’était celui qu’il préférait.
Il n’est pas donné à tout le monde de profiter d’un tel spectacle. Il faut dire que la famille de Simon s’y connaissait en anges… Et que Simon lui-même avant de les voir tomber les avait pas mal fréquentés ; cela contribua, sans doute, à créer des capacités. Un peu comme les enfants de musiciens, parce qu’ils entendent et écoutent de la musique depuis leur plus tendre enfance, abordent les cours d’éducation musicale du collège avec plus de sérénité que des enfants qui n’ont toujours écouté que de piètres chanteurs. Par contre, et cela intrigua longtemps Simon, ce n’est pas parce que les parents pratiquent différents sports, ou même sont des sportifs de haut niveau, voire d’anciens dieux du stade, qu’au collège ou lycée leurs enfants abordent les cours d’éducation physique et sportive avec allégresse, envie et bonheur. Simon n’avait jamais eu beaucoup de goût pour le sport, si ce n’est au lycée pour le lancer de javelot. Pratique qu’il trouvait assez amusante. Ses parents ne lui en voulaient pas de ne pas briller dans cette matière, sa mère, même, se serait méfiée d’avoir un fils doué en sport et pas dans les autres matières. Et elle préférait qu’il passe ses journées à lire dans sa chambre ou à l’ombre d’un arbre, plutôt que d’aller transpirer avec ses camarades. Simon eut une enfance solitaire.

quatre vues de tokyo




samedi 29 mars 2008

we can be heroes







William S. Burroughs
(1914-1997)


"Nous savons maintenant que rêver est une nécessité biologique. Je pense que c’est ce que font les artistes — ils rêvent pour les autres."

jeudi 27 mars 2008

Là je suis (III)

Là je suis au cabaret Voltaire, 23 juin 1916.

Là je suis devant le Jockey Club, novembre 1923.

Là je suis Festival Dada, 26 mai 1920.

Là je suis devant le Sans-Pareil, 2 mai 1921.

Là je suis au Centre Pompidou, du 5 octobre au 9 janvier 2006.

Là je suis affiche pour manifeste,1918.

Là je suis Voie Lactée, 1919-1920.

Là je suis autruche lancée par la fenêtre, 1884.

Là je suis une nuit d’échecs gras, novembre 1920.

Là je suis en vacances, avec des amis, soit avant 1920.

Là je suis portrait, en carton, 1919.

Là je suis l’esprit de notre temps, 1920.

Là je suis lettre, 9 février 1919.

Là je suis danseuse, 1925.

Là je suis Merzbau, 1933.

Là je suis tonsure, 1921.

Là je suis Fountain, 1917.

Là je suis le suicide, 1926.

Là je suis avec deux épreuves photographiques, 8 juin 1921.

Là je suis crotte de bique, 1921.

Là je suis calligramme, 1916.

Là je suis procès, 13 mai 1921.

Là je suis extrait d’une lettre collage, 13 janvier 1919.

Là je suis L.H.O.O.Q., 1919

Là je suis (II)

Là je suis en train de faire le ménage.

Là je suis vase sur la tête.

Là je suis une bonne blague.

Là je suis en train de repeindre mon plafond.

Là je suis vache dans le pré.

Là je suis myopie mentale.

Là je suis en train de frapper à la porte avec ma tête.

Là je suis dit Jean-Paul.

Là je suis tout le rêve de la démocratie.

Là je suis cachée dans le lit.

Là je suis pensée, pas une erreur, un discours, pas un tissu d’erreurs.

Là je suis mordu par un serpent.

lundi 24 mars 2008

C'est le jour de sa mort


C’est le jour de sa mort que je l’ai revu. Ou plutôt c’est en apprenant sa mort que je l’ai revu ; coup de fil sur mon téléphone portable, moment d’égarement, de questionnement ; puis un bus qui passe, et dedans, lui. Je l’ai vu, là, dans le bus qui passait devant moi ; je l’ai reconnu, là, dans le bus qui passait devant moi. Je savais qu’il n’était plus, le coup de fil me l’avait annoncé ; c’est le téléphone qui m’avait annoncé la mort de mon ami, et pourtant, ce matin de ciel clair, il était là, dans le bus qui passait devant moi. J’ai suivi du regard le mort qui s’en allait, j’ai suivi du regard mon ami mort qui s’en allait, j’ai suivi du regard le bus qui contenait mon ami mort.. J’aurais voulu l’arrêter, le bus, mon ami, la mort, j’aurais voulu que tout s’arrête, là, devant moi, le bus, mon ami, la mort, comme ce coup de fil qui m’avait annoncé la mort de mon ami, un matin de ciel clair. J’aurais voulu que cesse, le bus, la mort, comme avait cessé le coup de fil qui m’avait annoncé la mort de mon ami. Que cesse, que s’arrête.
Le coup de fil m’annonçait la mort de mon ami, je n’y croyais pas, je ne voulais pas y croire, je ne pouvais pas y croire, car lui, oui lui, il était là, devant moi, dans ce bus, en train de passer, là devant moi, simplement comme passent les passagers des bus, le matin quand ils vont au travail, le soir quand ils rentrent chez eux, l’après-midi, quand ils vont faire des courses et qu’ils ne veulent pas prendre leur voiture, qu’ils n’ont pas de voiture. Mon ami n’avait pas de voiture, et il prenait souvent le bus, pour aller travailler, pour rentrer chez lui, ou pour aller se promener en ville, l’après-midi, quand il ne travaillait pas. Souvent il prenait le bus, mon ami.
Et ce matin de ciel clair, je l’ai vu, alors qu’on venait juste de m’annoncer sa mort, au téléphone. Et moi stupéfait, hébété, comme un con, en quelque sorte, sur le trottoir, en train de me demander ce qui allait maintenant se passer, j’ai vu mon ami, mort, mon ami mort, mort, mais vivant, mort vivant, vivant et mort, dans le bus, dans le bus en train de passer devant moi. 
Ce ne pouvait pas être lui, il était mort, nous n’habitions plus dans la même ville, nous étions si loin, si proche, de proche en proche, de loin en loin, si proche, si loin, lui mort, moi là, vivant, lui dans le bus, moi sur le trottoir, à ne rien y comprendre, à ne plus rien y comprendre. Dans la main droite mon téléphone, et je n’en croyais pas mes yeux, en voyant, en voyant, mon ami mort, là passant devant moi, à ne rien y comprendre, à ne rien vouloir y comprendre, plus rien comprendre, du tout de rien, de rien et de tout. 
Nous n’irons pas plus loin, ici commence le pays des fantômes. C’est cette phrase qui m’est venue à l’esprit, en voyant passer le bus, le bus devant moi, le bus et mon ami, mort, vivant, mort vivant, dedans, à ne rien y comprendre, mais surtout ne pas aller plus loin, ne pas essayer de passer la frontière, la frontière de la rue, le rue comme frontière, moi ici, sur le trottoir, vivant, lui, dans le bus, mort. Vraiment à ne rien y comprendre, à ne rien vouloir y comprendre. Les morts ne sont pas morts, ils se glissent dans les bus. Combien de morts dans ce bus qui vient de passer, avec mon ami, mort, comme le coup de téléphone me l’avait annoncé, là, il y a quelques secondes, des mots simples, « il est mort », et moi qui raccroche, qui ne veut plus rien entendre, qui ne veut plus rien savoir, et cette phrase, en ritournelle, « Nous n’irons pas plus loin, ici commence le pays des fantômes. » Oui, des fantômes et des morts, des morts vivants…

dimanche 23 mars 2008

we can be heroes





Jack Spicer (1925-1965)

"Pour décrire le monde réel, 
Même dans un poème 
On oublie le monde réel"

vendredi 21 mars 2008

Thésée (IV et fin)


« Je suis Thésée, fils d'Egée. ». J'ai été surpris en entendant cela. Je m'attendais à quelqu'un de plus renommé, de plus fameux, de plus célèbre. Être tué, oui, pas de problème, j'attends depuis si longtemps la mort, mais je veux être tué par quelqu'un qui m'entraîne avec lui dans la légende. Qui se souviendra de moi demain ? J'ai mis des années à bâtir ma renommée, à jouer le rôle que mes parents m'ont assigné, à terroriser le pays. J'ai entendu parler d'Ulysse, d'Héraklès, de Persée, de Jason, de tant d'autres. Mais que font les dieux ? Ils m'envoient un inconnu, un parfait inconnu. Je vais me laisser faire par cet avorton, les dieux me l'ont demandé cette nuit en rêve. Je vais obéir. Mais tout de même, oh dieux anciens et éternels, vous auriez pu choisir quelqu'un avec plus de consistance, de panache, de classe pour me tuer. La nuit, la longue nuit qui commence, sera une nuit sans histoire, sans lendemain, dont on ne tisse pas les voiles des légendes.

Thésée (III)

Ce n'est que plus tard, bien plus tard, qu'il comprend. Qu'il comprend où il a fait une erreur. Au tout début. Quand cette fille lui a proposé le fil. Il aurait dû l'accepter. Il serait parti avec la fille, cette fille insipide, aux petits seins et à l'air pleurnichard. Il revoit maintenant clairement son visage, fade. Peut-être que si elle avait été plus jolie il l'aurait prise sa bobine. Mais elle était vraiment moche. Pourquoi les dieux, s'ils lui avaient donné une aide, lui avaient-ils proposé une gamine si laide, si insipide, si insignifiante ? Il aurait dû partir avec elle, quitte à l'abandonner sur une île plus tard sur le chemin du retour. Puis il aurait oublié de changer la voile, et son père se serait jeté du haut de la falaise, de tristesse et de chagrin. Voilà une histoire tragique qui aurait pu inspirer les auteurs. Voilà comment on devient un héros ; en semant le malheur et pas le bonheur. Être un héros, c'est faire des erreurs.
Il n'avait été qu'une machine à tuer et à baiser. Et encore. Le Minotaure n'était rien qu'un enfant monstrueux, un gamin à grosse tête. Un petit corps, une grosse tête toute biscornue. Pas un monstre terrifiant comme on le décrivait. Mais une erreur de la nature rejetée par ses parents qui ne pouvant l'assumer inventèrent une histoire de relation contre-nature et préférèrent enfermer l'enfant plutôt que de l'aimer. Eh quoi, que pouvait-il faire ? Prendre l'enfant dans ses bras et l'emmener au-dehors, le montrer à la foule et faire un long discours sur la tolérance, le respect, l'Autre. Cela avait été facile de le tuer. Un coup d'épée. Il ne s'était même pas battu. Les dieux avaient dû bien rire. Le sifflement de sa lame était le rire des dieux. Tuer un gamin hydrocéphale, c'était son acte de gloire. Vraiment pas de quoi être fier.

Tout cela n'avait été qu'une immense blague, un énorme éclat de rire au visage des légendes...Il n'aurait pas dû vouloir inspirer une tragédie, mais l'imiter...


jeudi 20 mars 2008

Thésée (II)

Alors Thésée va rentrer chez lui. Son père l’attend, l’attend depuis trop longtemps. Il se fait un sang d’encre. On lui a annoncé que son fils était victorieux, mais il veut le voir, en chair et en os, le prendre dans ses bras, l’embrasser. Il a eu si peur.
Alors le voyage du retour se passe sans problème, les dieux sont cléments. Ils veulent que le héros rentre chez lui. Mais Thésée s’ennuie. Il n’a plus personne à qui raconter son histoire, et les marins sont las de l’entendre. Il n’y a plus de corps à caresser, et les corps des marins ne l’attirent pas.
Alors Thésée veut arriver au plus vite. Car dans sa patrie il pourra raconter son histoire et sans doute que de belles et tendres jeunes filles vont vouloir passer quelques doux moments avec ce héros au sourire si tendre. Rien que d’y penser, il en a l’eau à la bouche.
Alors Thésée change la voile. Et c’est avec une grande voile blanche qu’il entre dans le port. Il ne fallait pas gâcher son arrivée en oubliant de changer de voile : tout le monde aurait été triste, et ce n’est pas bon pour la bagatelle. Il veut pour le soir, un grand banquet, du vin, de la viande braisée, des filles qui dansent et des corps offerts : une soirée inoubliable.
Alors Thésée se prépare pour cette belle soirée, cette soirée inoubliable. il va être le héros de la soirée, de la soirée inoubliable. Il veut l'être. Il pense, en se parant, à ce qu'il va raconter, comment il va le dire, sur quel ton il va le dire, il pense aux regards qui vont se tourner vers lui, qui vont le dévorer d'admiration, il pense ensuite aux filles, aux filles qui vont venir s'offrir à lui, le héros, le héros de cette soirée inoubliable.
Alors ce soir, Thésée s'avance dans la salle de banquet. On le regarde, on l'admire, c'est certain. Son père, Egée, le prend dans ses bras. Il est si heureux de revoir son fils.
Alors la soirée inoubliable peut commencer. Pas de soirée réussie sans la musique des Rita Mitsouko, sans la musique des Clash, sans une chanson de Joe Dassin, reprise en choeur. Une envie de quickie, là, pendant la party, assaille Thésée. Une envie d'étreinte, de pipe, d'un coup tiré vite fait entre deux colonnes, aux latrines, avec une inconnue, ou presque. Une envie qu'il n'arrive pas à assouvir, tant les corps sont saouls, tant les corps sont inertes sur le marbre froid du palais de son père.
Alors la soirée peut finir.


Puis la vie reprend. Son rythme, sa simplicité et sa linéarité.
Puis Egée, le vieil Egée retourne vite à ses affaires, et Thésée, le jeune Thésée, continue à raconter son histoire. Mais cela ne dure pas longtemps, on se lasse. Certes, elle est incroyable son histoire, mais pas de quoi en faire une représentation théâtrale non plus. Aucun auteur ne s'intéresse à cette histoire. Elle manque de tragique son histoire, voilà ce qu'on lui répond. Il est entré, a tué et est ressorti. Une histoire limpide et ordinaire. Rien de plus. Rien de moins.
Puis Thésée entre vite dans une mélancolie persistante et visible. Un peu maniérée et ostentatoire, comme s'il voulait que l'on s'occupe de lui, un peu. Ce qui aurait dû, ce qui aurait pu, être l'affaire de sa vie, finalement se retrouve relégué au rang de l'anecdote. Eh quoi ? Doit-il tuer son père, épouser sa mère, pour que de nouveau on parle de lui ? Doit-il provoquer une guerre de dix ans pour que l'on écrive son histoire sur des tablettes éternelles ? Doit-il dans un moment de fureur tuer femme et enfants ? De toute façon il n'a plus de mère ; la guerre, il l'a empêchée et il n'a ni femme ni enfant. Il n'a rien pour entrer dans la légende.
Puis il regarde la mer et passent les jours et les semaines, les mois et les années. De longues années ponctuées par l'ennui et la lassitude. Il pense retourner au pays du Labyrinthe, savoir si on ne l'a pas oublié. Il n'en fait rien.
Puis son père meurt. Une mort stupide, ridicule que l'on préfère oublier. Le vieux roi se promenait au bord de la falaise, comme tous jours, quand agacé par un papillon jaune et vert, il a essayé de le chasser et a fait sa mauvaise chute. Une mort si stupide que l'on ne veut pas la chroniquer, qu'on préfère l'oublier. 
Puis Thésée, le vieux Thésée, monte enfin sur le trône, sans envie, sans passion. Un roi mélancolique et désabusé, ne voulant rien, ne voulant plus rien. un roi qu'on va oublier, un roi sans relief, un roi sans histoire.

lundi 17 mars 2008

Là je suis (I)bis

Là je suis Dimitri Shostakovich dans le train la « Flèche Rouge ». Je fume une cigarette.

Là je suis Arno Schmidt, j’arrose mon jardin, avec un tuyau rouge.

Là je suis William T. Vollmann, je nettoie mes fusils.

Là je suis un anonyme triestin, je garde mon secret.

Là je suis Louis-René des Forêts, sur la plage de Biarritz, j’ai vu des films maudits.

Là je suis Witold Gombrowicz, au Rex, à Buenos Aires, je regarde vers le plafond.

Là je suis Bill Evans, cigarette aux lèvres, mains derrière la tête.

Là je suis un bourreau, je dresse les bois de justice.

Là je suis Günter Grass, dans une gare, assis sur une valise.

Là je suis Olivier Cadiot, mains dans les poches, air sévère.

Là je suis Jean Echenoz, mains dans le dos, souriant.

Là je suis trois fermiers qui s’en vont au bal.

Là je suis Louis Althusser, en Grèce, dernier voyage de couple.

Là je suis Jorge Louis Borges, mains jointes sur le pommeau de la canne.

Là je suis Charles Fourier, même pas fini de dessiné.

Là je suis trois révolutionnaires.

Là je suis Robert Walser, bouche ouverte.

Là je suis Francis Scott Fitzgerald, cheveux gominés.

Là je suis Ghérasim Luca, papier en main.

Là je suis trois écrivains, sur le quai d’une gare, en train de rire.

Là je suis Jean-Paul Sartre, main sur la bouche, en train de réfléchir.

Là je suis Boris Vian avec les insignes de la Grande Gidouille.

Là je suis Bernard-Marie Koltès à Paris dans le quartier de Montmartre, polo retroussé.

Là je suis deux bohémiens, le regard perdu.

Là je suis Thomas Pynchon, invisible.

Là je suis André Malraux, perdu au milieu des photographies.

Là je suis Franz Kafka, drôle de chapeau sur la tête.

Là je suis un éditeur, fume cigarette de femme aux lèvres.

Là je suis Herman Melville, longue barbe.

Là je suis William Gass, je tiens la rambarde de l’escalier à deux mains.

Là je suis Claude Simon, à Salses, je me balance sur un rockin’chair.

Là je suis le cousin de Fragonard.

Là je suis le frère de Jean-Jacques Rousseau.

Là je suis Jack Spicer, assis de côté sur une chaise.

dimanche 16 mars 2008

Chapitre 6


Simon et la théorie de la lie-monade.


Tu prendras bien un peu de thé au riz ?
Queneau



Simon savait que la vie est faite de fragments qui ne se joignent pas, n’est-ce pas mademoiselle Jones, pensait-il. Mais ils sont ensemble, ces fragments, ils sont à l’œil un ensemble qui permet d’avancer dans la pénombre du sens. Il savait qu’une enquête était la mise en forme de ces fragments, de ces bouts épars qui n’ont rien à faire ensemble et que le détective tentait tant bien que mal de joindre les bouts, les bouts de ficelle d’un monde qui s’en allait à vau-l’eau. Oui, il savait tout cela et plus encore. Il savait que pour mener une enquête il fallait que quelque chose se soit passé – un meurtre, un crime, un vol. Ensuite le détective intervenait dans le présent pour saisir ce qui s’était passé dans le passé. Qu’est-ce qui s’est passé dans le passé, telle est la question que l’on se pose quand on est un détective et que l’on veut résoudre l’énigme. Mais là, que s’était-il passé ? Une disparition ? mais qu’en savait-il ? Rien. Personne ne s’agitait autour de ce vide. Personne ne semblait atteint par ce manque. Quand il y a crime il y a manque – de la personne étendue sur le carrelage de la cuisine. Quand il y a vol, il y a manque – de l’objet à tous dérobé. Mais là qui était touché par le manque ? Personne. Celui qui l’avait engagé, sans doute pas, sinon il aurait fait appel à quelqu’un de plus expérimenté pour résoudre ce problème. En fait et de cela Simon, maintenant, était sûr, c’était dans la demande que résidait le mystère… La demande manquait de quelque chose – et dans ce vide, là, créé devant lui, il devait tenter d’organiser un chaos très étrange.
Dans un manuel du parfait détective, il avait lu que l’enquêteur est celui qui lie ce qui est délié. Cette devise, il l’avait fait sienne et avait même pensé, à un moment, l’inscrire sur sa carte de visite : Simon – Détective privé – lie le délit. 
Le monde est rempli de toutes petites choses et il faut qu’elles se lient entre elles, même si les joints sont peu fiables, il faut que tout cela se lie, en lie-monade. Mais est-ce avec de belles formules que l’on résout les énigmes ? sans doute pas, en tout cas pas celle ci, à moins que tout le mystère - s’il y en a un, tienne dans une formule, dans une phrase simple. 

vendredi 14 mars 2008

jeudi 13 mars 2008

de quatre à six




Thésée (I)


Et Ariane ne sachant que faire du fil tressé avec amour se pend avec. Thésée a préféré entrer dans le Labyrinthe sans la bobine préparée avec soin, par Ariane. Devant le Labyrinthe : Il sait qu’il y a un monstre à l’intérieur, il est là pour ça, il est venu jusque-là pour le tuer. Il sait aussi que ce n’est pas facile d'y trouver son chemin et encore moins d'en sortir du Labyrinthe. Ainsi le Labyrinthe serait un labyrinthe. Mais, lui, Thésée, il est plus fort que tout et tous. Il est un héros. Il sait qu’il doit accomplir l’acte libérateur et renvoyer le monstre là où il n’aurait dû sortir. Les dieux s’amusent, les hommes nettoient. C’est son jour de gloire, pas question de le partager. Il ne veut pas se faire aider par une espèce de folle. Qui est cette fille ? il ne la connaît ni d’Ouranos ni de Gaïa, et elle veut l’aider, lui dit qu’il doit prendre cette pelote de fil, la dévider dans le Labyrinthe, puis la rembobiner pour retrouver son chemin. L’idée est plutôt bonne. Mais il aura l’air de quoi si tout le monde sait qu’il s’est fait aider par une fille. Qu’il s’en est sorti et qu’il est sorti grâce à une fille ? L’honneur avant tout. Et puis, elle est même pas jolie cette fille, les yeux ronds, un air ahuri, sans poitrine. D’un geste de la main, il la repousse. Ne dédaigne même pas lui faire un sourire ; et entre la tête haute, la première pour affronter son destin, seul.
Et Ariane comprend qu’elle est inutile, qu’elle ne sert à rien. Elle aura toujours été la fille un peu moche dont on se moque, que l'on n'invite pas à danser. Elle qui croyait jouer un rôle dans toute cette histoire, elle qui se voyait en haut de l’affiche, entrer dans la légende, à côté du héros victorieux. Elle ne sera jamais rien et ne porte en elle-même aucun rêve. Elle est une figurante, une silhouette que l’on oublie, que l’on repousse et qui disparaît. Elle ne scintille même pas sur la scène préparée. Elle est une stupide groupie qui a approché le héros. Elle est une de ces filles qui hurle le nom de l’acteur qui entre dans l’amphithéâtre. Elle est une de ces filles qui dort avec un bas-relief représentant l’acteur au dessus de son lit pour la nuit venue le faire entrer dans ses rêves les plus fous. Voilà ce qu’elle est, ce qu’elle restera : une fille un peu moche, qui vit sa vie par procuration, qui rêve la nuit d’arracher la tunique de son idole et qui le matin se réveille seule, désespérément seule dans un lit même pas trop grand, mais trop froid. Elle avait espéré, et les dieux lui avaient laissé entendre, que tout allait changer. Mais non, rien ne change, ne changera jamais.
Et Ariane se pend quand toute la ville a le souffle arrêté et suit en direct l’exploit incroyable du bel étranger. Il va s’en sortir, c’est sûr. On peindra son combat sur un vase. Et ça, elle ne veut pas, oh non, elle ne veut pas, en plus du bas-relief à la tête du lit, avoir un vase au pied du lit. Etre l’éternelle midinette, elle ne veut pas, elle ne veut plus. Elle sera une mort anonyme, non commentée. Qui va s’intéresser à sa mort ? A la mort d’une moche qui se pend quand tout le monde est en liesse. C’est l’histoire d’une laide pleine de banalité et de platitude et qui ressemble à tellement d’autres. Pourquoi, oui, pourquoi continuer à occuper une place sur cette Terre quand on n'a plus rien à y faire si ce n’est y jouer la parasite. 
Et la corde serre le cou d’Ariane ; et Thésée sort victorieux du Labyrinthe ; grand sourire, dents blanches, bras au ciel, les doigts en V signe de victoire. La foule l’acclame, hurle, cri son nom. Thésée vient de réaliser un exploit incroyable, presque insolent. On crie le nom de Thésée, partout dans la ville, ce n’est qu’un immense cri de joie, de folie « Thésée roi ! », « Thésée roi ! », « Thésée roi ! », « Thésée roi ! ».
Et les deux amies qui desserrent la corde du cou d’Ariane voient par la fenêtre passer le héros. Dans les yeux des amies il y a des larmes, mais il y a aussi des étoiles – pour le héros si grand, si beau, l’amant parfait, le gendre idéal. Oui, elles y pensent, en posant, déposant le corps de leur amie sur le sol, elles y pensent au corps du héros qui passe là sous la fenêtre. Une étrange sensation les envahit toutes deux. S’il n’y avait ce cadavre, là sur le sol, elles se jetteraient l’une sur l’autre. Mais il faut qu’Ariane, la sage, la prude, la moche, les empêche de faire ce qu’elles ont vraiment envie de faire. Elles pensent à tous les autres jour où elle aurait pu se suicider, où elle a eu l’occasion de le faire. Elle a décidé de le faire aujourd’hui, comme s’il n’était pas suffisant de se suicider, il fallait aussi gâcher la journée des autres, la leur.
Et soudain lui prend l’envie de glisser sa langue dans l’oreille de son amie – de son amie vivante, pas de son amie, la morte – pas cette emmerdeuse d’Ariane, non l’autre, la vivante, qui comme elle, a envie de glisser sa langue dans l’oreille de son amie, pas celle de la morte, mais bien de la vivante, qui est en face d’elle, à la poitrine généreuse. Elle voudrait lui demander de se mettre sur le dos, de se caresser, là, devant elles, elle la vivante et elle la morte, que ses doigts aillent au rythme des cris de la rue, des cris qui scandent le nom du héros. Elle a envie de la vivante, pas de la moche ; et de rage, de dépit, elle donne un coup de pied à Ariane, comme si ce coup de pied pouvait calmer son désir montant.
Et Thésée superbe, insolent de beauté et de courage parade dans les rues de la ville. Des balcons, voilés de vapeurs roses, on jette des fleurs, de l’eau parfumée qui vient éclabousser le corps chaud du héros.
Et Thésée va raconter son histoire. Plusieurs fois. A tous ceux et toutes celles qui lui demandent. A tous ceux qui veulent bien l’entendre. Il raconte en long, en large et en travers toute l’histoire. Revient encore et encore sur les détails ; ainsi naissent les légendes. Il enjolive, mais comment lui en vouloir, comment blâmer celui qui a renvoyé dans les Enfers ce qui n’aurait jamais dû en sortir. Cet être mi-homme, mi-taureau, terrorisait la cité et ses environs, mais aujourd’hui il est mort, là-bas dans le Labyrinthe.
Et Thésée continue encore et encore de raconter son exploit. Comment il s’est retrouvé face à face au monstre, comment il n’a pas eu peur quand le Minotaure est apparu, comment et combien le combat fut âpre et violent et comment d’un coup d’épée il a fendu le crâne du monstre hideux qui se terrait là-bas au sein du Labyrinthe, comment les dieux ont applaudi ce qu’il a fait.
Et Thésée va tirer profit de son exploit, passer du temps avec quelques jeunes filles. Elles viennent à lui, offrir ce qu’elles ont, leur corps, parfait. Et Thésée fût-il un héros, n’en est pas moins un homme. Et quand elles laissent glisser leur tunique, le long de leur corps souple et musclé, à la poitrine généreuse, Thésée ne peut se retenir. De toute façon, c’est ce qu’elles veulent, se dit-il. On lui a demandé de tuer le Minotaure, il l’a fait. On lui demande de faire l’amour, il le fait. Les héros sont là pour obéir aux ordres.
Et les corps, pendant plusieurs jours, anonymes, vont s’offrir à lui. Il ne retient pas les noms. Il ne sait plus combien de corps il a pénétré depuis le début. Il est fatigué, et pourtant il continue ses assauts, continue à honorer ces jeunes filles lascives, en négligés de coton, qui s’offrent à lui toute entière. Il pense qu’il pourrait rester ici toute sa vie, à forniquer et baiser autant qu’il le veut. Mais on lui rappelle qu’il doit rentrer chez lui, que son père l’attend.
Et avant de partir, une dernière fille. Elle lui demande de recommencer. Maintenant pour elle, la première fois c'était pour son amie, morte. Suicidée le jour où, lui, Thésée est sorti vainqueur du Labyrinthe. Il accepte, bien entendu, et pour la deuxième fois, sur le corps blanc de la jeune fille il éjacule. Elle aura été la première et la dernière à profiter du héros, de son sexe, de ses assauts, de ses coups de reins, de ses coups pour rien, si ce n'est une semence bulleuse, blanchâtre et odorante sur un corps pâle et blanchâtre.
Et Thésée s’en va. Regarde une dernière fois ce peuple libéré, et lui ne pense qu’à une chose : le corps des filles. Il est bien triste de partir, car il sait qu’il reste tellement de jeunes filles qui voulaient s’offrir à lui.

vendredi 7 mars 2008

Chapitre 7



Où Simon expérimente une bonne vieille méthode :
  le porte à porte.


Le héros moderne n’est pas seulement un héros – il tient le rôle du héros.
Walter Benjamin


Il se décida à faire ce qu’il répugnait à faire, du porte à porte, aller voir tout le monde et demander.
Connaissez-vous cette fille ? Non, je ne suis pas le père, quand même je suis trop jeune, elle a environ vingt ans. Non, non plus je ne suis pas son grand frère. Non je suis détective privé, oui comme dans les films, oui ça existe, la preuve. Vous ne croyez pas ? une preuve ? oui, voilà ma carte. Non je ne suis pas policier. Quoi ? un mandat de perquisition, mais pour faire quoi ? je ne veux pas… non je veux juste savoir si vous connaissez cette fille. Et puis vous savez les mandats c’est bon pour les films. Oui, je suis détective. Ce que je détecte ? Si vous ne voulez pas répondre, vous n’êtes pas obligé. Eh attendez pas besoin de votre avocat, je ne vais pas vous arrêter, oui je sais dans les films, mais les films c’est les films et là on n’est pas au ciné. Non, là je vous arrête Colombo n’est pas détective privé, non il est policier, oui comme Starsky et Hutch, mais pas comme moi. Oui, je la connais la blague, monsieur et madame tin tin tin tin ont deux fils, mais là vous voyez je suis pressé,et si vous pouvez me répondre à cette simple question… qui est détective au ciné ? je ne sais pas trop, Sam Spade, Philip Marlow, par exemple. Vous ne connaissez pas. Navarro ? perdu c’est un policier aussi. Et l’inspecteur Moulin, c’est un policier. Vous pensiez qu’inspecteur c’était son prénom. C’est son grade. Pour votre information, le prénom de Maigret c’est Jules, pas commissaire. Non, je ne vous prends pas pour un idiot, c’était pour détendre l’atmosphère. Non, je ne vous harcèle pas, je veux juste…. Non je n’essaye pas de vous intimider pour vous extorquer des informations importantes…je veux juste savoir si vous connaissez cette fille, elle a disparu et son père… mais non, je ne dis pas que c’est vous qui l’avez enlevée, je veux juste… pourquoi c’est vous que j’interroge ? je commence par vous c’est tout, loin de moi l’idée de vous accuser de quoi que ce soit, au contraire, je … mais non, je ne dis pas au contraire pour vous mettre en confiance et ensuite mieux vous piéger, je ne veux piéger personne, je veux juste savoir si vous connaissez cette personne. Oui c’est tout. Non, vous ne l’avez jamais vu, et bien voilà, je vous souhaite une bonne journée, au revoir monsieur.
Simon se dit que si tous les habitants de la rue étaient comme lui il n’était pas prêt de rentrer, et surtout il se dit qu’il allait avoir une crise nerveuse au milieu de celle-ci. 

dimanche 2 mars 2008

Là je suis (I)

Là je suis dans le train la « Flèche Rouge ».

Là je suis un anonyme triestin.

Là je suis sur la plage de Biarritz.

Là je suis au Rex, à Buenos Aires.

Là je suis cigarette aux lèvres et les mains derrière la tête.

Là je suis dans une gare, assis sur une valise.

Là je suis mains dans les poches, air sévère.

Là je suis mains dans le dos, souriant.

Là je suis trois fermiers qui s’en vont au bal.

Là je suis en Grèce, dernier voyage de couple.

Là je suis mains jointes sur le pommeau de la canne.

Là je suis trois révolutionnaires.

Là je suis bouche ouverte.

Là je suis cheveux gominés.

Là je suis papier en main.

Là je suis trois écrivains, sur le quai d’une gare, en train de rire.

Là je suis main sur la bouche, en train de réfléchir.

Là je suis avec les insignes de la Grande Gidouille.

Là je suis à Paris dans le quartier de Montmartre, polo retroussé.

Là je suis deux bohémiens, le regard perdu.

Là je suis invisible.

Là je suis perdu au milieu des photographies.

Là je suis un éditeur, fume cigarette de femme aux lèvres.

Là j’ai une longue barbe.

Là je suis à deux mains pour tenir la rambarde.

Là je suis à Salses.

Là je suis le cousin de Fragonard.

Là je suis le frère de Jean-Jacques Rousseau.

Là je suis Jack Spicer.