"If you want to live, you love ; if you don't want to live, you hate, that's all." (Louis Zukofski)
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mardi 8 avril 2008
Regarde les anges tomber (VIII)
Il y eut aussi la rencontre avec un ange, peu de temps avant de faire la connaissance avec Clarisse. Un ange chez lequel il se rendait une fois par semaine et à qui il délivrait et confiait ses secrets. Un ange qui lui permit lentement, mais sûrement de se reconstruire, de faire le deuil des autres anges, d’aller au fond des cryptes et d’y chasser les spectres qui y régnaient. Un ange, qui, comme Virgile, aida Dante dans son périple souterrain, aida Simon à faire le ménage dans les cercles concentriques de sa mémoire, de son passé. Pour que ce qu’il considérait comme un enfer intérieur ne se transformât en paradis, et pu accueillir sa Béatrice ; ce fut Clarisse.
lundi 7 avril 2008
Regarde les anges tomber (VII)
Puis, lui-même, Simon, que personne n’appelait autrement que par son prénom.
La première fille dont il tomba follement amoureux, il la rencontra sur la chanson de Bashung, « Gaby ». En fait, pas exactement. Ils se parlèrent la première fois, parce que Simon écoutait la chanson, et elle lui demanda de changer, car elle la détestait. Elle lui expliqua qu’elle avait une amie, Gabrielle, que tout le monde appelait Gaby. Elle n’aimait pas ce diminutif, et d’ailleurs n’aimait aucun diminutif. Elle n’aimait pas que l’on raccourcisse les prénoms : elle trouvait cela ridicule et puéril. Simon était d’accord. Même si les vertiges de l’amour n’eurent pas lieu, une réelle complicité s’installa entre eux à partir de ce jour là, jusqu’à la fin de la terminale. Il lui offrit un exemplaire des Poésies de Rimbaud, une fois où elle devait séjourner à l’hôpital pour une opération bénigne : se faire arracher deux dents de sagesse. Ce fut le premier cadeau qu’il fit à une fille, ce fut le premier cadeau qu’il fit en dehors d’un anniversaire.
Puis chacun suivit sa voie.
Puis il y eut celles qu’il vit passer, comme des anges. Des filles qui semblaient s’évaporer dans les brumes de la vie, insaisissables : et là il pourrait en faire une longue liste, de toutes celles qu’il aima en secret, qu’il vit passer devant ses yeux sans pouvoir les toucher, sans pouvoir même les approcher, comme ces anges qui tombent du ciel.
vendredi 4 avril 2008
Regarde les anges tomber (VI)
Dans la famille de Simon, on avait assez peu lu, mais on avait beaucoup bu.
Si Simon avait décidé de raconter l’histoire de sa famille cela aurait ressemblé à du Zola : successions d’échecs liés à l’alcool. Lors des repas de famille, les bouteilles de vin défilaient plus sérieusement que les armées sous l’Arc de Triomphe un 14 juillet ; et les gerbes déposées le soir n’étaient pas destinées au Soldat Inconnu. Simon se souvenait de ces soirées épiques, où tout le monde allait au fond du jardin pour vomir, où chacun vidait plus de bouteilles de bière qu’il n’est possible d’imaginer, même dans les pires féeries. Simon, au bout de la table, voyait devant lui des morts à crédit, en sursis de la note à payer. Ce fut le déchaînement quand l’arrière grand-mère mourut. Tout le monde se retenait devant elle, pour ne pas la tenter, pour ne pas l’inciter à trop boire, mais comme elle n’était plus là, la cave pouvait enfin être vidée. Ce qui fut fait… Il ne manquait que la grand mère de Simon, dont plus personne n’avait de nouvelles depuis bien longtemps. Sa sœur, la femme de Charlot, dit même qu’elle était peut être morte. Ce qui fit rire tout le monde, et à cette pensée si triste, on resservit à boire.
En effet, elle était morte, six mois plus tôt dans un hospice, pour anciens alcooliques. Seule. Et la nouvelle de sa mort mit huit mois à arriver à ses enfants…
Regarde les anges tomber (V)
Puis le cousin Frédéric, que tout le monde appelait Frédo, fils du précédent.
Quand Frédéric, ce soir-là, rentra chez lui, il était content. Il avait, dans la journée, rencontré une fille : depuis le temps qu’il en cherchait une. Il posa son blouson sur le canapé, embrassa sa tante, car il ne vivait plus chez ses parents depuis la mort de son père, et depuis la disparition de sa mère. Il vivait chez la sœur de son père. Il se dirigea vers le balcon pour fumer une cigarette. Il faisait bon, le ciel était étoilé, et du haut du quinzième étage, la ville s’étendait, lumineuse. Il alluma sa cigarette ; le briquet lui échappa des mains, il essaya de le rattraper, plus par instinct que par souci de conservation. Par un effet de balancier, il passa de l’autre côté de la rambarde.
On se demanda pendant longtemps s’il ne s’agissait pas d’un suicide. Ou d’une espèce de malédiction qui pesait sur la famille.
Le frère de Frédéric, Xavier, évita soigneusement à partir de ce moment-là, de monter plus haut que le deuxième étage. Ce qui ne l’empêcha pas de succomber à l’autre, et réelle, fatalité de la famille : l’alcool. Il devait, à trente ans, mourir dans un accident de voiture. Il avait plus de deux grammes d’alcool dans le sang, ce jour-là, et sa voiture fit un vol plané au-dessus d’un pont pour aller s’écraser quelques mètres plus bas. L’envol de l’ange avait bien eu lieu. On n’échappe pas à son destin…
jeudi 3 avril 2008
Regarde les anges tomber (IV)
Cela avait continué avec l’autre grand-oncle, Charles, que tout le monde appelait Charlot. Marié à l’autre sœur de la grand-mère maternelle de Simon.
L’autre grand-oncle de Simon, Charles, était atteint de la maladie d’Alzheimer. Ce grand-oncle ne se souvenait plus du moyen de sortir de chez lui. Il hésitait : la porte ou la fenêtre ? Mais comme la porte, fermée, semblait ne donner sur rien, quand la fenêtre ouverte, donnait sur l’extérieur, il enjamba cette fenêtre. Sans doute pendant un instant dut-il se dire que s’il était architecte, il ferait d’autres types d’issues, moins compliquées à pratiquer. Mais comme il n’était pas architecte, comme il ne savait plus ce qu’il avait fait dans sa vie, et comme il oublia rapidement la question qu’il se posait, et prit dans cette euphorie de sortir, il franchit la fenêtre et il tomba.
Son regard croisa-t-il celui de quelqu’un pendant la chute ? Personne n’en sut rien.
Simon avait toujours eu une affection particulière pour ce grand-oncle. Il était amusant, et si on l’appelait Charlot ce n’était pas pour rien. C’est ce grand-oncle qui apprit à Simon à pêcher. Il était le roi de la pêche, surtout de la pêche à la truite. C’est ce grand-oncle qui emmena Simon en Alsace pour passer commande, auprès des cigognes, d’un petit frère. C’est ce grand-oncle qui glissait dans la main de Simon, un gros billet au moment de se séparer. C’est ce grand-oncle qui aurait tellement voulu avoir un enfant qu’il reporta son affection sur Simon et qui se comporta pendant plusieurs années en parrain exemplaire.
Puis il y eut l’oncle Jean, que tout le monde appelait Jean. Marié à la sœur de la mère de Simon.
L’oncle de Simon était alcoolique. Au dernier degré. Obligé de s’enfiler des bouteilles d’alcool à 90° pour apaiser son besoin d’alcool. Un soir de désespoir, mais tous les soirs n’étaient-ils pas des soirs de désespoir, il se prit pour un oiseau. Il avait mis sur la platine le disque de Simon & Garfunkel, et au moment où passa la chanson « el condor passa », il monta le son ; la musique emplit bien vite le petit salon, l’oncle agita les bras, poussa des cris d’oiseau – d’après le témoignage de la voisine ; puis complètement absorbé par son rôle, il se jeta par la fenêtre, pensant qu’il allait pouvoir voler, s’envoler, et quitter cet appartement crade et poisseux. Mais il ne fit que s’écraser quelques étages plus bas, sur le pare-brise d’une voiture. « Comme une grosse merde de pigeon ! » devait ensuite dire sa femme, qui n’arrêta, elle, de boire que plusieurs années plus tard.
Terminer en merde de pigeon quand on s’est rêvé Condor. Cela pourrait faire une belle morale.
Simon ne connut pas beaucoup cet oncle, mais il en avait une vision effrayante. Celle d’Yves Montand, dans Le Cercle Rouge. Il l’imaginait couché sur son lit, poussant des cris, en voyant grimper sur les couvertures, d’énormes araignées, fruit de son imagination d’alcoolique.
Il se souvenait aussi de quelques repas passés en sa compagnie. L’oncle était au bout de la table, sans appétit, occupé uniquement à boire. Les plats passaient devant lui mais il n’y touchait pas. Il ne disait rien, semblant accepter son sort avec fatalité. C’était un chef de famille qui ne gouverne plus rien et à qui tout échappe. Un homme blessé dans sa chair qui ne contrôle plus rien et semble attendre que les autres viennent à son aide.
— Peut-être aurais-je dû me rapprocher de lui dans ces moments-là ? se demanda souvent Simon. Peut-être aurais-je dû lui poser des questions, et peut-être m’aurait-il répondu ? Mais je crois qu’il ne savait pas trop qui j’étais, que je n’étais qu’un enfant sorti des brumes.
mardi 1 avril 2008
Regarde les anges tomber (III)
La vie de Simon avait toujours été une vie envahie par les anges, pas étonnant qu’il en vît aujourd’hui tomber, par grappes.
Cela avait commencé avec le grand oncle Stanislas, que tout le monde appelait Stan. Oncle de sa mère, marié à la sœur de la grand-mère de Simon.
Le grand-oncle de Simon, Stan, après une journée de travail particulièrement éprouvante, fumait une cigarette et buvait un verre de pastis sur le balcon de son appartement au vingtième étage d’une tour HLM. La soirée était douce, il avait fait très chaud. Il en avait souffert ; son travail de terrassier se faisait en plein soleil. Mais, ce soir-là, il était bien content de profiter du calme, de la fraîcheur, de la paix qui enveloppaient la fin de journée. Il n’avait pas allumé la télévision en rentrant. Ce soir, il avait besoin de penser à autre chose. Il ne voulait pas se vider la tête devant une émission, mais plutôt penser à lui, à la journée aux jours à venir. Ce soir-là, il se disait qu’il était bien content d’être là où il était, en France, sur son balcon, plutôt qu’en Pologne, à la frontière Russe, avec comme horizon des champs dévastés. Il regardait la ville, et cela lui semblait tellement préférable. Préférable à tout ce qu’il avait connu là-bas. Même s’il aimait son pays, et avait pour lui une vraie reconnaissance : c’était là-bas qu’il avait rencontré sa femme, polonaise elle aussi. Il se retourna légèrement, et la chercha du regard. Il aimait la surprendre dans ses gestes quotidiens, simples. Elle était dans la cuisine en train de vider un poisson, qu’elle avait ramenée de son travail. Elle était poissonnière. Il avait pour elle une grande admiration : son travail était pénible, ses horaires matinaux. Mais il avait des avantages ce métier, comme celui de ramener à manger. Même s’il préférait une bonne boîte de sardines à l’huile, avec du pain et deux ou trois verres de vin blanc, mais ce soir il savait qu’il allait apprécier la truite saumonée qu’elle était en train de préparer, qu’elle allait faire cuire ensuite au four. Il aurait le temps de prendre un autre apéritif.
Il s’accouda sur la rambarde du balcon.
Quand, devant ses yeux rougis de fatigue passa une femme tenant dans ses bras un enfant. Oui, une femme et un enfant. Leurs regards se croisèrent et il reconnut la voisine du dessus. Une jeune fille adorable, toujours souriante, avec qui il avait échangé quelques mots, deux ou trois fois, peut-être quatre, il ne savait plus. Elle continua sa route, et il se pencha pour suivre la chute.
Il tira une dernière fois sur sa cigarette, l’écrasa dans le cendrier métallique, à moitié plein.
Il se pencha de nouveau comme pour vérifier qu’il n’avait pas eu une hallucination, comme pour se persuader que ce qu’il venait de vivre était vrai. Cela l’était, les corps étaient en bas maintenant et une certaine agitation commençait à se faire.
En titubant, il entra, appela sa femme, et vomit sur le tapis du salon. Elle accourut, paniquée, par le son de sa voix, par l’appel angoissé qu’il venait de lancer. Et voyant les dégâts, elle se mit à gueuler, à l’engueuler. C’est pas vrai. Quand on est malade, on est près des chiottes. On reste pas sur le balcon à fumer et à boire. Merde, c’est pas vrai, un beau tapis. Tu fais chier. Elle ne continua pas très longtemps, il montrait le dehors, pâle comme un linge, en tremblant. Elle alla voir, attirée par le bruit et quelques cris qui montaient. Elle vit le drame. Rentra à son tour, et vomit sur le tapis neuf, elle aussi.
lundi 31 mars 2008
Regarde les anges tomber (II)
Avec le petit morceau de papier dans la main tremblante, l’esprit brouillé, il s’est dirigé vers la fenêtre et a regardé le ciel, d’un très grand bleu, uniforme et immense. Il a commencé par voir un petit point qui faisait tache dans le bleu du ciel. Un petit point qui est devenu de plus en plus grand, et qui semblait se diriger vers lui, même si la distance ne permettait pas d’en être sûre. C’était un oiseau ; un étrange oiseau, sans doute. Puis il comprit que c’était bien autre chose qu’un oiseau ; que cela avait une forme humaine et que cela tombait lentement. Simon ne pu détacher son regard, comme si ce point en même temps qu’il tombait appelait silencieusement Simon. Il comprit enfin de quoi il s’agissait : d’un ange. Oui, un ange. Qui passa à quelques centimètres de lui, et qui alla se poser. Une fois arrivé sur le sol, à quelques mètres plus bas, l’ange s’ébroua, rangea ses ailes et s’en alla comme si de rien n’était, comme si tout était normal et que Simon ne l’avait pas vu. Il pensa à une hallucination, à un dérèglement de ses sens. Mais il continua à en voir tomber des anges, et de plus en plus. Il avait conscience d’avoir un don, un pouvoir révélé par le départ de Clarisse, car c’est sa disparition qui lui avait fait lever les yeux et regarder le ciel , avant celle-ci, il n’avait jamais regardé avec autant d’insistance le ciel, et la chute d’un ange ne peut être vue dans sa course, elle ne peut être saisie que depuis son début, le ciel. On ne voit jamais un ange au milieu de sa course… Car ce serait saisir la beauté en son milieu ; et elle ne peut être saisie que dans son ensemble, la beauté.
dimanche 30 mars 2008
Regarde les anges tomber (I)
Simon était à la terrasse d’un café, un jour de grand ciel bleu, un bleu en bleu adorable, et s’adonnait à son occupation préférée : regarder les anges tomber. Il levait la tête et suivait du regard la chute des anges : un à un. Il les suivait du regard jusqu’à ce qu’ils s’échouent mollement, sans bruit et sans tremblement, comme des plumes qui, après avoir trop voltigé, vont se poser, par manque de vent, avec délicatesse sur le sol. Simon aimait ce spectacle, et s’y adonnait aussi souvent et aussi longtemps que possible. Il connaissait les bons endroits pour en profiter au maximum, et la terrasse de ce café, où il était attablé aujourd’hui était un des meilleurs, pour ne pas dire le meilleur. En tout cas, c’était celui qu’il préférait.
Il n’est pas donné à tout le monde de profiter d’un tel spectacle. Il faut dire que la famille de Simon s’y connaissait en anges… Et que Simon lui-même avant de les voir tomber les avait pas mal fréquentés ; cela contribua, sans doute, à créer des capacités. Un peu comme les enfants de musiciens, parce qu’ils entendent et écoutent de la musique depuis leur plus tendre enfance, abordent les cours d’éducation musicale du collège avec plus de sérénité que des enfants qui n’ont toujours écouté que de piètres chanteurs. Par contre, et cela intrigua longtemps Simon, ce n’est pas parce que les parents pratiquent différents sports, ou même sont des sportifs de haut niveau, voire d’anciens dieux du stade, qu’au collège ou lycée leurs enfants abordent les cours d’éducation physique et sportive avec allégresse, envie et bonheur. Simon n’avait jamais eu beaucoup de goût pour le sport, si ce n’est au lycée pour le lancer de javelot. Pratique qu’il trouvait assez amusante. Ses parents ne lui en voulaient pas de ne pas briller dans cette matière, sa mère, même, se serait méfiée d’avoir un fils doué en sport et pas dans les autres matières. Et elle préférait qu’il passe ses journées à lire dans sa chambre ou à l’ombre d’un arbre, plutôt que d’aller transpirer avec ses camarades. Simon eut une enfance solitaire.
Il n’est pas donné à tout le monde de profiter d’un tel spectacle. Il faut dire que la famille de Simon s’y connaissait en anges… Et que Simon lui-même avant de les voir tomber les avait pas mal fréquentés ; cela contribua, sans doute, à créer des capacités. Un peu comme les enfants de musiciens, parce qu’ils entendent et écoutent de la musique depuis leur plus tendre enfance, abordent les cours d’éducation musicale du collège avec plus de sérénité que des enfants qui n’ont toujours écouté que de piètres chanteurs. Par contre, et cela intrigua longtemps Simon, ce n’est pas parce que les parents pratiquent différents sports, ou même sont des sportifs de haut niveau, voire d’anciens dieux du stade, qu’au collège ou lycée leurs enfants abordent les cours d’éducation physique et sportive avec allégresse, envie et bonheur. Simon n’avait jamais eu beaucoup de goût pour le sport, si ce n’est au lycée pour le lancer de javelot. Pratique qu’il trouvait assez amusante. Ses parents ne lui en voulaient pas de ne pas briller dans cette matière, sa mère, même, se serait méfiée d’avoir un fils doué en sport et pas dans les autres matières. Et elle préférait qu’il passe ses journées à lire dans sa chambre ou à l’ombre d’un arbre, plutôt que d’aller transpirer avec ses camarades. Simon eut une enfance solitaire.
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