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samedi 20 mars 2010

la S.A.S.A. (XI)

L’arrivée de Joyce :

Joyce décida de prendre les choses en mains et arriva en France pour nous rencontrer en octobre de la même année. Il voulait comprendre ce qui se passait. Le voyage se déroula sans problème, même s’il avait l’impression que quelque chose de terrible était en train de se tramer. Les hôtesses chuchotaient à son passage et le regardaient étrangement. Sa grande taille et son air d’une autre époque y étaient pour quelque chose, pensa-t-il. Il n’en était rien, et son voyage en France faillit bien provoquer la chute de la S.A.I.S.A.I., aussi.
Le douanier regarda à trois fois Joyce et finit par lui souhaiter un bon séjour en lui tendant son passeport, puis il rajouta : « Vous savez que vous ressemblez à un écrivain, monsieur. J’ai oublié son nom, mais j’en ai entendu parler cette semaine à la télévision. Oui, c’est ça, vous ressemblez à l’auteur de la comédie musicale, Ulysse. Je n’arrive pas à me rappeler son nom, je l’ai sur le bout de la langue, pourtant… »
Joyce manqua de s’étrangler et s’en alla, sans rien dire, et surtout sans laisser le temps au douanier de retrouver ce nom sur le bout de la langue.
Trois jours avant son arrivée en France, une comédie musicale, inspirée de l’œuvre maîtresse de Joyce, Ulysse, avait été diffusée en avant-première à la télévision, à 20h30, précédée d’un documentaire sur la vie de l’auteur.
Et pourquoi pas Eden, Eden, Eden ? Nous étions en train de marcher sur la tête.

lundi 15 mars 2010

la S.A.S.A. (X)

Quand la littérature a un visage, elle est en péril, quand elle est masquée, que l’on ne peut reconnaître ses acteurs, elle est grande et forte. La littérature ne peut se faire qu’avec un masque. Elle ne peut exister que dans l’ombre.
Plus la S.A.S.A. a de membres et plus cela signifie que la Littérature dans la société est considérée. Quand la S.A.S.A. ne peut recruter, cela veut dire que la Littérature est dans la lumière et peut mourir. La S.A.S.A. est l’indicateur de bonne santé de la Littérature et de la Société.
La S.A.S.A a aidé le marquis de Sade, Isidore Ducasse, Maurice Blanchot, Salinger, Pynchon… Elle a créé Bolano pour mieux cacher d’autres.

la S.A.S.A. (IX)

La S.A.I.S.A.I. :

La S.A.S.A. est la branche française de l’Organisation, qui comporte une société par pays. Chaque Société ne peut enrôler que des écrivains nationaux. En France il y eut une exception, Walter Benjamin, mais son long séjour à Paris l’expliquait. Il existe une Société au dessus de toutes les sociétés : la S.A.I.S.A.I. (Société Anonyme Internationale des Sosies Anonymes Internationaux).Treize membres la composent. Le président est soit James Joyce, soit Cervantès. On parla d’accepter Dante, mais la résolution ne fut jamais prise. Le vice-président change tous les ans. Il est le président originaire du pays dont l’écrivain a été couronné du Prix Nobel l’année précédente. Les autres membres sont tirés au hasard.

dimanche 14 mars 2010

la S.A.S.A. (VIII)

1981 :

En 1981, la S.A.S.A connut une crise importante : le Président de la République nouvellement élu fut photographié par Gisèle Freund. Il s’ensuivit une série d’émissions et d’expositions pour présenter les œuvres de la photographe. Et l’on reconnut beaucoup des membres de la S.A.S.A à ce moment-là : Aragon, Benjamin… Ce dernier, petit homme timide fut anéanti par cette ressemblance découverte. Il supplia la S.A.S.A. de patienter, de ne pas l’exclure tout de suite, d’attendre, que les choses allaient se tasser, disait-il. Mais le règlement est le règlement, et faire une exception, c’était tuer encore plus vite la Société. Il nous quitta, le dos voûté. Nous n’avons plus jamais eu de nouvelles de lui. Pourtant il avait raison, on oublia bien vite la photographe, ses portraits et les écrivains qu’elle avait pris en photo.

samedi 13 mars 2010

la S.A.S.A. (VII)

Lautréamont :

On raconte qu’il existait une petite boîte pleine de photographies dans la chambre d’Isidore Ducasse. Elle fut trouvée par un voisin de l’écrivain deux jours après sa mort. Il la garda avec lui. Elle revint ensuite à la S.A.S.A qui comprit très vite l’intérêt qu’elle avait à la détruire. Cet écrivain ne devait pas avoir de visage.

mardi 9 mars 2010

la S.A.S.A. (VI)

L’Académie Française :

En 1635, Richelieu fonda l’Académie Française. En 1637, les statuts et règlements furent définis par le Cardinal, réunissant ainsi un cercle de lettrés qui se retrouvaient auparavant de manière informelle. L’objectif principal était de fixer la langue française. Mais il s’agissait plutôt de déstabiliser la S.A.S.A. , dont le pouvoir et l’influence devenait une menace pour les Lettres Françaises et en particulier pour certains écrivains. Le Cardinal Richelieu savait très bien la nuisance que nous représentions et il voulut y mettre un frein. Il ne pouvait nous interdire directement ou nous faire arrêter, alors il créa l’Académie Française, où des écrivains pouvaient se montrer en plein jour et jouir de la lumière et de la reconnaissance publique. On se pressa pour y entrer. Mais aujourd’hui, qui se souvient encore des premiers Académiciens ? Ils ne sont pas reconnus, c’est certain, mais ils ne sont même plus connus. La lumière qu’ils recherchaient tant les a brulés et n’a laissé qu’un petit tas de cendres. Et aujourd’hui, nous nous félicitons, ou devrais-je dire, nous nous félicitions, d’avoir dans les rangs de la S.A.S.A. des sosies d’Académiciens. Leur lumière n’est rien, n’est plus rien. Et ce n’est pas nous qui avons réussi à ombrager leurs visages, mais eux-mêmes, qui ont réussi à s’effacer.

lundi 8 mars 2010

la S.A.S.A. (V)

Le cas Voltaire :

L’un des adversaires les plus farouche de la S.A.S.A. fut sans aucun doute Voltaire qui, le 30 mars 1778, faillit renverser complètement l’ombre et la lumière. L’écrivain, ce jour-là, rentrait à Paris après un long exil et bravant un interdit royal, demandé d’ailleurs par la S.A.S.A., sortit dans les rues de Paris. La foule l’attendait et l’acclamait. Il se rendit chez notre pire ennemi, l’Académie Française, puis à la Comédie Française où l’on jouait une de ses horribles tragédies. Ce lundi 30 mars, on applaudit le spectacle comme jamais on applaudit au théâtre et l’auteur fut porté en triomphe jusqu’à son carrosse qui fendit une foule en délire jusqu’à son domicile. « Jamais sans doute, en aucun temps lieu ni aucun lieu, un écrivain ne jouit d’une telle consécration populaire. » puis-je lire dans les notes relatives à cet événement. Cela se répéta quelques années plus tard, en 1791, lors du transfert des cendres de Voltaire au Panthéon. Même après sa mort, Voltaire tenta de renverser la S.A.S.A. Il était le héros et le héraut des écrivains de la lumière, qui pensent que la personne est plus importante que le texte, qui pensent qu’être reconnu dans la rue est un signe de qualité.

Le cas Hugo :

Le cas Hugo fut beaucoup plus inquiétant, car il était devenu une figure. A celle-ci, la S.A.S.A en fabriqua une autre qui fit oublier la première ou qui du moins la troubla. Ce vieux monsieur à la barbe blanche était devenu une figure nationale. Cela nous était insupportable et nous ne pouvions laisser faire : alors notre président à l’époque eut une idée de génie, mais vraiment de génie. Au Père Noël qui devenait de plus en plus populaire on donna les traits de l’auteur français : ainsi Victor Hugo, vieux monsieur à la barbe blanche, avec ses petits enfants à ses côtés se confondit peu à peu avec ce brave bonhomme distributeur de cadeaux.

dimanche 7 mars 2010

la S.A.S.A. (IV)

Un peu d’histoire :

Tout a commencé en Italie. Un groupe d’amis s’amusaient de leur ressemblance avec quelques auteurs antiques. Ils se rendaient une fois par mois au plus profond d’une forêt pour discuter. Lors de la Semaine Sainte de l’année 1300, Virgile, alors qu’il se rendait à la réunion mensuelle, rencontra un homme qui semblait chercher son chemin, dans la forêt. Un homme d’une trentaine d’années et qui semblait terrifié comme s’il s’était retrouvé nez à nez avec une louve, un lion peut être, ou pire un léopard. Virgile se dirigea vers lui pour le rassurer. Celui-ci lui dit qu’en cherchant une branche d’arbre pour la fête des Rameaux, il s’était perdu. Tout en disant cela l’inconnu dévisageait Virgile, puis recula, comme saisi d’effroi. Il s’écria : « Vous êtes Virgile ! » Celui-ci s’en amusa, n’osa démentir et décida de jouer de la confusion. Il proposa à l’inconnu de le suivre et l’amena au lieu de réunion de ses amis. L’inconnu rencontra  ainsi Homère, Horace, Ovide, Lucain, Aristote, Socrate, Platon, Euclide, Ptolémée, Avicienne, Galien et Hippocrate. Il reconnut chacun et les nomma un à un de leur nom. Cela amusa follement la petite confrérie qui joua le jeu. L’inconnu croyait être dans les Limbes. 
Mais vous connaissez la suite. Par contre, l’autre est moins connue.
Après le départ de l’inconnu, bouleversé, Virgile exposa à ses amis ses réflexions. Il leur dit que cela faisait maintenant cinq ans qu’ils se réunissaient, qu’ils se promenaient ensemble, voyageaient ensemble et que c’était la première fois qu’ils étaient reconnus. Les gloires de notre culture, dit-il, ne sont pas reconnus, connus, certes, mais pas reconnus. Nous sommes des sosies, oui, mais des sosies anonymes. On approuva ses dires. 

Ainsi naquit la Société Secrète des Sosies Anonymes qui deviendrait ensuite la Société Anonyme des Sosies Anonymes. 

« Connu, mais pas reconnu », en fut et en est toujours la devise.

vendredi 5 mars 2010

la S.A.S.A. (III)

Il fallut choisir un nouveau président, et un nouveau vice-président. Claude Simon était mort et Claude Mauriac avait été exclu. On pensa à Raymond Queneau, vieux, mais trois jours avant le vote, la télévision rediffusa le film de Louis Malle, Zazie dans le métro, précédé d’un documentaire de 30 minutes sur la vie de l’écrivain. En fait de présidence, ce fut son exclusion qui fut votée. Raymond Queneau, jeune, l’échappa belle, on ne le reconnaissait pas. Au final, Michel Leiris fut choisi comme président et Jean Giraudoux, comme vice-président. Nous prenions un risque avec Giraudoux, c’est certain. Mais plus personne ne se sentait à l’abri. Avec Michel Leiris, nous en courions moins. Pas d’adaptation cinématographique, pas de commémoration prévue, cela devait passer.
Gobineau demanda ce jour-là s’il pouvait se couper la moustache, pour être sûr de ne pas être reconnu. On ressortit l’article 55 qui stipule que les sosies ne doivent pas modifier leur physique, sous peine d’être exclus, puisqu’ils ne ressemblent plus.

jeudi 4 mars 2010

la S.A.S.A. (II)

Ce jour-là avait été une dure journée, une journée faste – sept exclusions. C’est-à-dire que dans le mois sept d’entre nous avaient été reconnus et qu’ils n’étaient plus des sosies d’écrivains anonymes, mais d’écrivains reconnus. Ils ne pouvaient rester avec nous.

Trois semaines auparavant ce terrible jour, le 7 juillet, un documentaire sur les écrivains du Nouveau Roman était passé à la télévision, à une heure de grande écoute, et pas sur une chaine culturelle ou du câble, non, sur la plus grande chaine nationale. Claude Simon, Alain Robbe-Grillet, Samuel Beckett, Nathalie Sarraute, Claude Ollier, Robert Pinget et Claude Mauriac n’étaient plus des anonymes, mais leurs visages qui s’étaient étalés une heure durant sur l’écran de la télévision les avaient mis soudain en plein jour. Dans la rue, on les reconnaissait et on leur signalait leur ressemblance avec ces écrivains que l’on avait pu voir la veille à la télévision. Claude Ollier en allant chercher son pain se fit interpeler par une cliente. Nathalie Sarraute par la caissière au supermarché, Samuel Beckett par son tailleur, Alain Robbe-Grillet par le vendeur de fenêtres de la rue dans laquelle il habite pourtant depuis 17 ans.

Claude Simon n’a pas supporté d’être exclu de la S.A.S.A. et d’être maintenant le sosie d’une personne médiatique. Samuel Beckett devait à son tour faire une tentative de suicide une semaine après la mort du Président. Il se rata, heureusement.

mercredi 3 mars 2010

la S.A.S.A. (I)


La S.A.S.A., Société Anonyme des Sosies Anonymes, ferma ses portes peu de temps après la mort de son Président : Claude Simon. Le suicide de Claude Simon n’est pas directement responsable de la dissolution de la S.A.S.A., il a simplement accéléré le processus.

Claude Simon s’est suicidé le 7 juillet 2008, à 12h30, d’une balle de pistolet dans la tête. Il ne laissa pas de mot pour expliquer son geste, mais nous en connaissons tous la raison.

Quarante minutes auparavant son geste, nous levions la séance mensuelle et le bilan n’était pas optimiste : nous avions dû procéder ce jour-là à sept exclusions. Cela s’était fait dans la douleur. Et quand nous nous sommes levés pour nous diriger vers la sortie du local qui nous sert de salle de réunion, l’ambiance était morose. Même Raymond Queneau (le jeune), pourtant habitué à nous faire rire avec ses nombreuses blagues et ses incroyables calembours n’avait pas le cœur à détendre l’atmosphère.

Nous étions dehors. Les sept exclus se tenaient ensemble. Il y avait Alain Robbe-Grillet, Claude Simon se tenait à côté de lui, les bras croisés, Claude Mauriac baissait la tête, Robert Pinget a allumé une cigarette, comme si c’était la dernière, Samuel Beckett le regardait, et n’osait lui en demander une, Nathalie Sarraute avait froid et avait les mains dans les poches de son manteau, quant à Claude Ollier, il les regardait.

Puis Claude Simon a dit : « Attendez-moi, j’ai oublié quelque chose dans la salle, je reviens tout de suite. »

Nous, nous n’osions rien dire, rien leur dire. Nous savions que nos mots ne seraient d’aucun réconfort.

Puis, nous avons entendu le coup de feu. Inutile de dire que nous nous sommes tous précipités à l’intérieur. C’est Samuel Beckett qui est arrivé en premier sur les lieux, c’est lui qui a les plus grandes jambes, il faut dire.

Il se tenait, raide, stupéfait, dans l’embrasure de la porte : une odeur de poudre se dégageait de la porte maintenant ouverte. Nous étions derrière lui.

Claude Simon était étendu, raide, mort, la tête éclatée. Samuel Beckett a ouvert la bouche, aucun son n’est sorti. Il s’est tourné vers Nathalie Sarraute et il a vomi. Elle n’a pas apprécié, c’est certain, mais elle n’a osé rien dire – en tout cas, pas tout de suite, car le lendemain elle a copieusement engueulé Samuel Beckett et le jour de l’enterrement, elle a refusé de se mettre à côté de lui, au cas ou il recommencerait à gerber, a-t-elle dit.

dimanche 7 décembre 2008

la S.A.S.A.(IV)

On ne nous contacte jamais. On ne nous demande jamais de faire l'ouverture des supermarchés. Combien de sosies de Claude François se retrouvent à faire le guignol, le dimanche après-midi, à l'inauguration d'un nouveau centre commercial au fin fond de la France ? On ne va pas demander à la S.A.S.A. de prêter le sosie de Claude Simon pour aider à la vente de couches-culottes. C'est sûr. Nous sommes bien loin des festivités. Nous sommes bien loin du spectacle. Imaginez-vous un peu la tête des badauds à l'annonce suivante : "Mesdames et Messieurs, nous sommes heureux de recevoir le sosie de Claude... Simon, qui va nous faire l'honneur de reprendre le discours de réception du Prix Nobel." Non, mais, vous imaginez la tête des gens, yeux écarquillés, bouches ouvertes, et la surprise passée, la franche rigolade, en train de se demander si on n'est pas en train de se moquer d'eux...
Je prends l'exemple de Claude Simon, car c'est un de nos plus anciens membres. Vous ne pouvez imaginer sa fierté quand cet auteur a reçu le Prix Nobel, c'est comme s'il l'avait reçu lui-même. Nous avons pensé que nous allions devoir l'exclure, j'ai même pensé, oui, je l'ai pensé, que l'Académie Suédoise nous déclarait la guerre, qu'elle voulait nous déstabiliser, pour mieux nous faire disparaître. J'étais naïf. Car personne, je dis bien personne, n'a reconnu notre sosie. Aussi invisible qu'avant. 
Il m'a dit ensuite : "Je ne comprends pas ces écrivains qui se cachent, Salinger, Pynchon, Blanchot ; ils n'ont rien à craindre, vraiment rien. Tout le monde s'en fout. A partir du moment où ils écrivent, ils sont cachés. Pour vivre caché, vivez en écrivain. Oui, tout le monde s'en fout."
Il n'avait pas tort, avant que...

mercredi 10 septembre 2008

la S.A.S.A.(III)

Nous sommes nés avec l’image, avec l’image reproduite. Quand je dis « nous sommes », je veux dire la S.AS.A. À partir du moment où les images ont commencé à envahir le monde et ont jeté leur lumière criminelle, nous sommes apparus. La photographie est notre ennemie. La télévision est notre ennemie. Le cinéma est notre ennemi. Ces images fixes, mouvantes, reproduites et reproductibles, qui s’élancent de par le monde, ce sont nos ennemies. Louis XVI ne fut-il pas reconnu à Varennes, parce que sa figure ornait les pièces de monnaies de l’époque. C’est à cause de son image, qu’il fut attrapé. La face du monde aurait été changée s’il n’avait pas été reconnu. Notre société se joue à pile ou face. Pile tu peux continuer à vivre heureux, car caché, face, tu es reconnu, et on te coupe la tête. Voilà où nous en sommes. Nous vivons sous la tyrannie de l’image diffusée. Tous ces visages exposés mènent à la mort. La leur, la nôtre. J’en sais quelque chose, car je dois regarder la télé, doit aller au cinéma, doit éplucher les magazines, à la recherche des visages, d’écrivains dont on parle, mais qui ne peuvent être reconnus dans les rues. Je vis entouré d’images et j’en meurs, je sais qu’elles me tuent à petit feu ; elles me tuent, me vident, et m’empêchent de vivre pleinement la vie que je devrais mener. Mais attention je ne me plains pas, je sais que je travaille et que je me sacrifie pour une grande œuvre. Et il va me la jouer martyr, maintenant, il n’a qu’à partir, et mourir où il veut, pas obligé de mourir devant son poste de télé. Oui, la télé tue. Elle tue aussi froidement qu’une balle dans la tête. On parle des morts des guerres, on parle de ceux qui sont tombés sur le front, mais parle-t-on de ceux qui sont morts devant leur télé, tué par elle. Moi je dis : homicide volontaire. On me rit au nez, mais combien de morts devant la télé, autant que la boucherie de 14-18, et tout cela dans le plus grand silence, dans la plus grande indifférence. Tout le monde s’en fiche. De ces morts devant la télé. Pourrons-nous jamais crier assez fort contre le monstre télé ? Jamais. Nos cris ne sont que des petits bâillements devant ce monstre. Mais voilà qu’il commence à s’emporter, il parle plus fort, plus haut. On nous regarde. Pour quelqu’un qui n’aime pas la publicité il est en train de se donner en spectacle. Oui, la télé est en train de tuer la civilisation. L’image tue la société, et nous devons la défendre, la société, coûte que coûte, vaille que vaille, nous ne pouvons la laisser dans cet état, nous ne pouvons continuer à faire comme si de rien n’était, comme s’il ne se passait rien. Il s’en passe des choses. Il faut défendre la société, c’est notre mot d’ordre avec vivons caché pour vivre heureux. Il va se calmer, parce qu’il commence à être ridicule avec ses airs de tribun, de Saint-Just des bords de plage. Il est en train de perdre les pédales le vieux. Il faut qu’il se ressaisisse. Il va faire un infarctus, là, devant moi, au bord de la mer, sous le ciel bleu, la tête la première sur la table, je vais avoir l’air malin, je ne sais même pas qui c’est. Oui, je m’emporte, je le vois dans vos yeux que vous me demandez d’arrêter, vous avez raison, je dois me calmer, mais voyez vous, j’ai donné ma vie à notre cause, et je sais qu’ils sont là, ils sont partout, ceux de l’autre camp, les amis de l’image diffusée, la Secte de la Transparence, ils sont là partout autour de nous, et ils veulent notre perte, ils veulent notre fin, ils veulent que nous disparitions sous la lumière qu’ils vont diffuser dans le monde entier, la Grande Transparence, comme ils l’appellent. Ah, voilà le grand complot. Enfin. Je me demandais quand il allait arriver celui-là. Le complot de la grande transparence. C’est amusant, comme nom de complot. Ma question va être abrupte : vous luttez contre le Grand Transparent, mais quels sont vos armes, vous qui êtes dans l’ombre ? Nos armes ? Mais ce sont notre présence, ce sont elles nos armes, c’est parce que nous existons que nous sommes une menace pour le Grand Transparent, notre seule présence suffit. Quand lui, doit mener des actions et encore des actions pour jeter la lumière sur nous et sur le monde. Voyez vous et comprenez le bien, l’Ombre est naturelle, le Lumière est une création de l’homme. Une création qu’il ne maitrise d’ailleurs pas complètement et qui s’est retournée contre lui. Vous pouvez devenir une ombre, rejoignez nous, soyez des nôtres. Pourquoi cette insistance, et il est vrai qu’il en a beaucoup dit. Et ne pensez-vous pas que je vais vous dénoncer, dire à tout le monde qui vous êtes et ce que vous faites ? Vous pouvez, mais qui vous croira, qui croira que depuis tant et tant d’années, deux groupes s’affrontent : la S.A.S.A et le Grand Transparent ? Qui croira qu’une société d’anonymes œuvre dans l’ombre et pour l’ombre, quand une autre veut la victoire de la lumière ?

dimanche 24 août 2008

la S.A.S.A.(II)

De qui je suis le sosie ? Mais de personne. Enfin, je ne crois pas, je ne l’ai jamais trouvé en tout cas. Je vous l’ai dit, je suis le secrétaire de la S.A.S.A, pas un de ses membres, pas un de ses sosies. Il en est de même pour notre président. Il n’est le sosie de personne, en tout cas, ce n’est pas pour cela qu’il a été choisi, mais je pourrais vous expliquer cela plus tard. Je ne peux pas tout vous dévoiler maintenant, jeune homme. Et voilà qu’il recommence à m’appeler jeune homme, j’ai bien envie de le laisser en plan, là, devant son Perrier rondelle. Vous voulez que j’adhère à votre club, parce que je ressemble à un écrivain que personne ne connaît, que personne ne reconnaît, parce que je ressemble à je ne sais quel du Bellay du XXIème siècle ? Oui, en quelque sorte, c’est ça. Et comment cela se passe-t-il ? En toute simplicité, vous me donnez votre accord, et moi je présente votre candidature à l’ensemble de la S.A.S.A. Si trois membres au minimum vous reconnaît, et sont capables de spontanément dire de qui vous êtes le sosie, votre demande est rejetée. On considère que vous êtes trop connu, que vous êtes trop reconnu. Vos membres sont-ils aussi ignares que moi en littérature ? Je veux dire sont-ils aussi peu intéressés que moi par la littérature ? Oui, c’est ça qui est étonnant, tous nos sosies ne sont absolument pas intéressés par la littérature, ils n’y connaissent pratiquement rien, des gens ordinaires en fait. Comme quoi être le sosie d’un écrivain ne prédispose pas à la chose littéraire, au contraire même. Il n’y a pas une tronche d’écrivain, ou bien ce n’est pas par sa tronche que l’on devient écrivain. Rien à voir avec le physique. Pourtant, souvent, quand je vois des photos d’écrivains, d’artistes en général, je me dis toujours qu’ils ont bien fait d’être ce qu’ils sont, car avec leur physique, on ne les imagine pas faire autre chose. Peut-on imaginer Francis Bacon dans une pâtisserie, en train de vendre des petits-fours, Samuel Beckett dans une boucherie en train de proposer des tranches de jambon en promotion ? Décidément, jeune homme vous me plaisez, et êtes bien loin de n’être que ce que vous pensez être, vous allez apporter un sang neuf et intéressant à la S.A.S.A. Bon il va falloir qu’il arrête avec ses jeunes hommes, moi je vais finir par craquer pour de bon. Vos idées sont intéressantes, car elles sont la base de nos discussions du moment. Ah, vous échangez aussi au sein de la S.A.S.A. ? Un peu comme une franc-maçonnerie d’écrivains oubliés. Et vous êtes combien ? Nous sommes environ cinquante. Je vais être précis, étant secrétaire, je me dois de savoir le nombre exact de nos membres. Nous sommes 53, président et secrétaire inclus. Le président et moi, donc. Nous nous réunissons une fois par trimestre, ce qui signifie de monter sur Paris. Mais ne vous inquiétez pas, les frais sont payés, car en plus d’être le secrétaire, je suis aussi le trésorier, et sachez que vous voyagerez en première classe. C’est un luxe que nous nous permettons, et que nous permettons à nos membres, qui sont comme je vous l’ai dit, des gens simples et ordinaires. C’est le seul moment où un peu de lumière se fait sur eux, où ils ont l’impression d’être quelqu’un. Il est secrétaire et trésorier, dans quelques temps il va m’annoncer qu’il est aussi président, et que la S.A.S.A. est un club de rencontres, qu’il faut à chaque réunion venir avec une fille, jolie de préférence, et que l’échangisme figure dans l’article 1 du règlement. Nous nous réunissons donc tous les trois mois, je fais un compte-rendu financier de la société, très rapidement, car nous n’avons jamais de problème d’argent. Puis un compte-rendu moral : l’ombre est-elle toujours étendue ? L’ombre ? Oui l’ombre. Pour vivre heureux, vivons caché. Vivant Denon. Sommes-nous heureux ? C’est la question que je pose. Sommes-nous assez cachés ? Qui peut bien s’intéresser à vous. Enfin je veux dire au point de vous embêter ? Mais c’est que nous avons des ennemis. Ah, oui, des ennemis ? Cette histoire continue à me plaire et m’amuser.

dimanche 10 août 2008

la S.A.S.A.(I)

Bord de plage. La mer bleue. Vous savez que vous ressemblez à quelqu’un. Phrase bien banale. Technique d’approche un peu maladroite. Non, jamais, on ne me l’a jamais dit. Je dois le prendre comment ? Bien ma veine, me faire draguer par un vieux, aujourd’hui, cet après-midi où j’ai envie d’être seul. Et voilà un vieux qui vient m’accoster. Prenez-le bien, et rassurez-vous, je ne suis pas un dragueur des bords de plage. Ah oui le vieux qui passe et repasse, maillot trop grand. Je vois. D’accord. Merci pour le compliment, si c’en est un. Ni un compliment ni autre chose, mais simplement un constat. Vous ressemblez à quelqu’un, et je me demandais si vous le saviez, que vous étiez le sosie de quelqu’un. Non, on ne m’a jamais rien dit à ce propos. Bizarre, comme approche, que veut-il ? En fait si, mais bon il y a longtemps. Une amie de ma sœur : « Ouah ton frère ressemble à Johnny Deep », alors évidemment flatté. Quelques années plus tard, on m’a comparé à Fassbinder. « Mais si je t’assure tu ressembles à Fassbinder ». En fait aussi flatté, et puis pas de drague derrière le compliment, à moins que… mais non ce ne fut pas le cas. Oui Fassbinder, cheveux longs, barbe de trois jours, air fatigué, abus d’alcools, envie de reconnaissance, d’être reconnu. Et je ressemble à qui ? A un écrivain, pas connu du tout en fait. J’ai vu son visage dans un magazine, et c’est mon boulot de repérer les visages. Vous travaillez pour une agence de mannequin ? Chasseur de têtes ? Et vous savez la littérature et moi ça fait deux. Je lis pas. Ou alors il y a longtemps. La Princesse de Clèves (et encore je me suis souvenu de l’avoir lu, parce qu’on en a parlé récemment, merci monsieur de m’avoir rappelé ces anciens souvenirs), Le Père Goriot (qu’on appelait le père Goyot) et ça doit être à peu près tout. Oui des polars aussi, mais aucun souvenir et ne me demandez pas les titres ou les auteurs. On ne vous a donc jamais dit que vous ressembliez à quelqu’un, et jamais on ne vous a dit que vous ressembliez à un écrivain, jamais ? Non, jamais. Mais pourquoi ces questions ? Ecoutez jeune homme. Alors là j’aime pas du tout qu’on m’appelle comme ça. Vous m’intéressez beaucoup. Mais pour que vous compreniez bien pourquoi vous êtes l’objet de toute mon attention, je vais devoir vous dire des choses que vous allez avoir du mal à accepter. Qu’est-ce qui va m’arriver ? C’est quoi ce vieux cinglé… Je m’appelle Bell, John Bell, non ce n’est pas un pseudonyme, c’est mon vrai nom, et je suis le secrétaire de la Société Anonyme des Sosies Anonymes, la S.A.S.A. Nous sommes une société qui regroupe les sosies anonymes de personnalités connues. Une société secrète ? Non, pas vraiment, même si nous nous cachons, même si nous évitons d’être à la lumière. Parce que j’aime bien les sociétés secrètes, vieilles comme le monde, qui manipulent tout dans l’ombre. Ça j’aime bien. Non, il ne s’agit pas de ça, nous ne manipulons personne, pas notre but. Ah dommage. Nous sommes une confrérie de sosies de gens célèbres mais non connus, mais non reconnus. Un exemple : même si vous ne lisez pas, vous connaissez le nom de Joachim du Bellay ? Oui, tout de même, pas complètement inculte, ce n’est pas parce que j’ai dit que je ne lisais pas que je ne sais rien. Je ne voulais pas dire ça, c’est un exemple. Donc vous connaissez Joachim du Bellay. Important auteur du XVIème siècle, s’il en est, auteur connu de tous et toutes. Mais savez-vous à quoi il ressemble ? Savez-vous à quoi ressemble, ressemblait, Joachim du Bellay ? Non, bien sûr. Je ne sais pas à quoi il ressemble. Je n’ai même jamais su à quoi il ressemble. Voilà l’exemple parfait : Nous avons en nos murs le sosie de Joachim du Bellay. Une célébrité donc mais pas connue, mais jamais reconnue. Le sosie de du Bellay est un anonyme, et il fait partie de notre confrérie, de notre société. Bord de plage. La mer bleue. C’est vraiment n’importe quoi. Et vous êtes beaucoup dans votre société ? Oui, nous sommes beaucoup, car vous ne vous vous doutez pas comme les écrivains, même si leur nom est connu, ne sont pas reconnus. Et ils alimentent notre société. Et c’est moi, John Bell, qui suis chargé de pister les futurs membres de la S.A.S.A., de trouver ceux qui peuvent faire partie de notre société. Et moi je ressemble à un vieil écrivain, du XVIème ou du XVIIème ? Non, nous n’avons pas que de vieux écrivains du temps passé, nous avons en nos murs des sosies de contemporains. Un autre exemple : Claude Simon. Qui est capable de reconnaître cet auteur ? Qui peut dire dans la rue : « Oh regarde c’est Claude Simon ! ». Personne. Personne. Et nous avons chez nous le sosie de Claude Simon. Je vais paraître paradoxale et contradictoire, mais il est mort Claude Simon : et vous venez de me dire que vous avez des vivants. Finalement vous vous y connaissez un petit peu en littérature, dîtes donc. Vous jouiez les ignares il y a quelques minutes, mais vous semblez vous y connaître. Non, non, comme ça des noms, à droite à gauche, mais rien de plus. Pas envie de plus, non plus. Mais continuez. A qui je ressemble ? Un jeune écrivain, il a publié trois romans, il a eu droit à une photographie dans un important magazine littéraire. Donc susceptible d’être reconnu, il y a les informations pour. Mais non, il ne l’est pas. Est-il connu ? Non, je ne crois pas. Mais considérons que la publication de trois romans, ce n’est pas si mal, et que l’on peut alors penser que la reconnaissance est là. Mais il n’est pas reconnu ? Oui. Et j’en suis le sosie. Tout à fait, complètement. Et vous ? de qui êtes-vous le sosie ? Marrant, pas envie de discuter avec lui, il y a quelques minutes, et voilà que maintenant son histoire commence à me plaire et m’amuser.