lundi 4 octobre 2010

C. M.


O lente lente currite noctis equi !
Lentement lentement coursiers de la nuit
Ralentir ralentir ô chevaux de la nuit
Lentement ralentir ô chevaux de nuit

Une douleur vive — que vive — rapide : un coup, une sensation, un coup de pique, d’estoc. Une douleur terrible. Ne pas comprendre d’où vient le coup, mais sentir le coup de pique en douleur vive. Et la sensation de chaleur, sur la joue droite, en coulée épaisse et chaude. Et rien, plus rien, plus de douleur, plus de chaleur. De l’œil gauche, voir l’autre, que l’on voyait des deux yeux. Et la chute sur le sol poussiéreux  de la taverne de la veuve Éléonore Bull, près de Londres à Deptford. Et tout ça pour un recknynge : ainsi noté par le coroner dépêché près du corps, dans son rapport écrit d’une belle encre noire, sans faute, sans maladresse, d’une main assurée : un recknynge, pour une addition.



          Terminat hora diem, terminat author opus

vendredi 1 octobre 2010

Oui


tu sais tu devrais dire oui arrêter de te poser des questions et dire oui je ne sais pas pourquoi tu ne dis pas oui tout de suite sans plus te poser de questions sans plus te poser de question pas la peine dis oui car au fond de toi tu as envie tu as envie de dire oui mais tu sembles ne pas vouloir le dire oui tout de suite comme si cela serait honteux de dire oui sans avoir dit peut-être avant et je sais et tu sais que tu vas le dire oui alors dis-le là maintenant oui dis-le oui dis oui dis oui et laisse toi aller ce sera plus simple et puis plus rapide à quoi bon attendre que alors que oui c’est simple à dire oui oui encore et encore oui et oui un oui d’un soir ce n’est pas un engagement ce n’est pas un mariage non plus ce oui tu as juste à le dire ce oui ça ne va rien changer c’est un oui pour ce soir juste pour ce soir tu dis oui et c’est oui un oui avec un grand sourire un oui qui est un oui à la soirée à la vie de ce soir à la beauté des étoiles juste ça ce oui pas plus pas moins un oui qui enveloppe la beauté la nuit les étoiles toi et moi un oui à l’envie un oui pour s’envoler un oui de l’envie que tu as de dire oui et encore oui car tu aimes dire oui

lundi 13 septembre 2010

la main gauche sur le front...

     Il y a une photographie d’écrivain qui m’a toujours fasciné ; en fait il y en a deux, mais je reviendrai peut être plus tard sur la seconde. Celle qui m’intéresse maintenant est une photographie d’Onetti, de Juan Carlos Onetti, écrivain uruguayen injustement ignoré, mais dont les lecteurs forment une société secrète, pour reprendre la formule de Maurice Nadeau à propos de Malcolm Lowry et d’Au dessous du volcan. A moins, que ces lecteurs ne forment une communauté imaginée.
     Sur cette photo, on y voit l’auteur, l’air un peu perdu, légèrement mélancolique, avec la main gauche posée sur le front de sa femme. Elle a un regard perdu, absent, et ne semble pas être là : comme si Onetti touchait un fantôme, essayait d’étreindre un fantôme.
     Cette image condense toute la littérature d’Onetti, celle dont il disait qu’elle est une « littérature de bonté, et celui qui ne le voit pas est un âne ». Cette image, toute en douceur, même si inquiétante, dans la posture du bras même, est à l’image des écrits de Onetti, un mélange subtil de mélancolie et de douceur.
     Elle est à l’image de l’auteur qui ne bougeait plus de son lit, fumant clope sur clope, et buvant whisky sur whisky, rêvant à des lolitas si souvent chassées dans ses romans. Les papillons, les jeunes filles, sans doute est-ce un peu la même chose.
     Elle est à l’image de ce que devrait être la littérature, une littérature à la recherche de la bonté, et non du mal. Dans son pessimisme profond, Onetti savait aussi que la beauté est là, dans le toucher doux et délicat, reposant, du front d’une femme aimée.

vendredi 10 septembre 2010

portraits

Venise, 1949, cigare long aux lèvres, il refait son nœud de cravate devant une porte miroir. On le voit de profil et de face dans le reflet. On ne voit pas son œil droit, caché par le chambranle de la porte. Son œil droit qu’il a perdu deux ans auparavant dans un accident de voiture dans lequel sa femme est morte. Il mourra en 1970 d’une crise cardiaque pendant que sa seconde femme est allée faire des courses. Il vivait que pour ce qu’il voyait et pour le son des mots.

Paris, septembre 2003, il se tient immobile, mains dans les poches, regard fixe, sérieux et décidé. Il se souvient sans doute de ses deux années passées à Paris au milieu des années 70. Il a arrêté de boire du whisky il y a cinq jours, pour effacer en lui toute trace de postmodernisme.

Mexique, 2000, main gauche dans la poche, la droite tient une cigarette. Il fait beau. Le nouveau grand écrivain français est mexicain.

Par lui-même en 1985 : jeux avec les reflets, caché derrière l’objectif. Les vitres sont des miroirs. Il se cache, ne s’en cache pas.

Trieste, 2003, dans un café, forcément. Grand sourire pendant qu’il classe des papiers. Là aussi, il est double, doublé, par le grand miroir derrière lui : sur la droite. Qui est le reflet de qui ? Chaque expérience nécessite une nouvelle voix.

Paris, décembre 2002, fume-cigarettes, Ray-ban, casquette, manteau en cashmere, foulard de soie. Il rêve d’une bombe qui ferait disparaître le culte d’Elvis. Une bombe à Graceland.

Londres, décembre 2002, sur les toits, pieds croisés, mains dans les poches, chemise bleue. Le monde est la mélancolie.

lundi 16 août 2010

Rooms




1

Tu la trouves comment ?
Comme une chambre d’hôtel !
On va y être bien, non ?
Comme on peut être bien dans une chambre d’hôtel.

2
Chambre 57

Ne dis rien. Non, ne dis rien. Restons dans le noir. Non, n’allume pas. Restons dans le noir. Embrasse-moi. Oui. Embrasse-moi.

3

C’est bien, tu as pris une chambre double. On n’aura pas à dormir ensemble.
De toute façon, on n’est pas venu pour dormir. Ensemble ou non. On est là pour parler.

4
             Chambre 84

Ils s’embrassent. Se laissent tomber sur le lit. Elle dessous, lui dessus. Ils s’embrassent encore et encore. De longs et tendres baisers florentins. Il lui caresse les seins. Son souffle se coupe, se saccade. Elle gémit. Il aime quand elle gémit. Il aime lui caresser les seins et lui couper le souffle. Il aime lui caresser les seins à lui couper le souffle. Elle descend sa main vers son sexe.

            5

De quoi veux-tu que l’on parle ?
De nous. De ce que nous faisons maintenant. De ce que nous décidons.
C’est tout décidé.
Ce n’est, peut-être, pas si simple.

6
Chambre 6

Il glisse la main dans sa culotte et pour la première fois il touche son sexe : gonflé. Elle l’agrippe encore plus fort. Elle en a tellement envie. Elle le veut. Oui. Maintenant. À l’oreille elle souffle : « Fais-moi l’amour. »

7

Franchement, je ne vois pas ce qui est compliqué ou ce qui n’est pas simple : c’est fini entre nous, voilà. Maintenant, à nous d’être intelligents et de gérer demain au mieux.

8
Chambre 32

Elle prend son sexe dans sa main et le branle. Cadence et rythme. Son souffle se fait régulier. Puis il s’accélère. Va-t-il jouir ? Que doit-elle faire ? Continuer ? S’arrêter ? Elle a envie de voir son sperme sur son ventre. Elle a envie de cette odeur. Elle continue.

9
Oui, gérer demain.
On n’est pas obligé de se quitter en se faisant la gueule et la guerre. On est là pour ça, non ? Tu ne comptais pas sur week-end pour des retrouvailles ?
Non.
Un non qui veut dire si.

10
Chambre 19

On s’aimera toujours ? 
Oui.
Comme je t’aime.

11

Tu vas l’appeler ?
Je ne vois pas pourquoi. Nous passons le week-end ensemble pour parler. Je ne vais pas l’appeler.
Tu peux.
Non.

12
Chambre 45

On aura un enfant et il aura tes yeux.
Il aura ton nez.
Il aura tes cheveux.
Il aura tes lèvres.
Il aura ton cou.
Il aura tes mains.

Embrasse-moi.
Baise-moi.

13

C’est du gâchis, non ?
C’est ainsi. On ne va pas revenir en arrière.
Non, mais on peut le constater.
Pour souffrir.

14
Chambre 76

Elle se branle en l’attendant. Il est dans la douche.

15

Tu sais très bien que l’on ne peut continuer ainsi. On ne s’aime plus. Tu ne m’aimes plus, je ne t’aime plus. On ne va pas rester ensemble. Pour quoi ? Pour qui ? Pour des enfants que nous n’avons pas ? Pour le chien ? Pour le chat ? Pour les amis ?

16
Chambre 33

Tu dors ?
…
Tu dors ?
…

Il glisse un doigt dans son cul endormi.

17

J’ai besoin de temps. Impossible, pour moi, de tourner la page, comme ça. De manière aussi désinvolte.
Je ne suis pas désinvolte.

18
Chambre 3

Tu me fais confiance ?
Oui, bien sûr.
Alors, laisse-moi faire. Laisse-moi te bander les yeux. Et laisse-toi faire.
Mais…
Tu as confiance ? Oui ou non ?
Oui. Je t’aime.

19

Alors, on fait quoi ? On se fout sur la gueule pendant deux jours ? On se balance tout ce que l’on a sur le cœur ? Et ensuite ça ira mieux ? Ce qui m’intéresse, c’est l’avenir. C’est demain. C’est, continuerons-nous à nous voir, ou non ? aujourd’hui est-ce une fin ? Ou un début ?

20
Chambre 15

Il éjacule dans sa bouche.

21

Tu sais très bien que je veux la même chose que toi : je ne veux pas que ce week-end soit une fin. Soit la fin. Mais ce ne sera possible que quand tu auras accepté que c’est fini, entre nous.

22
Chambre 9

Et tes lèvres et ton corps.  Pour toujours.

lundi 2 août 2010

du bout des lèvres


On ne peut suspendre la mort, la surprendre, oui, peut-être, mais du bout des lèvres. Ne rien espérer avec la mort, pas la suspendre, peut-être la surprendre, du bout des lèvres, encore moins la prendre, quant à la pendre, autant ne pas y penser : passons.


Tout est affaire de bout des lèvres : toucher du bout des lèvres – délicatement, très doucement, du bout des lèvres.


Il ne peut être question que du bout des lèvres, que des lèvres bout à bout, mises à bout.


(et tu me diras, encore, du bout des lèvres que tu m’aimes)


Même Schéhérazade, même Far-li-mas, aussi doués soient-ils, ne suspendent pas la mort : ils la repoussent à demain. Ils la repoussent du bout des lèvres, pas des deux mains. La mort est légère et le bout des lèvres est suffisant. La mort est délicate et elle pourrait se froisser, si elle était touchée des deux mains. Pas besoin des deux mains pour repousser la mort à demain : juste le bout des lèvres. Mais repousser n’est pas suspendre, le bout des lèvres n’est pas une corde, et le bout des lèvres ne peut que repousser, qu’éloigner, pas suspendre. Le bout des lèvres c’est la délicatesse et la douceur, des histoires racontées, de baisers donnés.


(et tu me diras, encore, du bout des lèvres que tu m’aimes)


Et tu me diras encore des histoires.


Et chaque baiser est une histoire que nous nous racontons, et chaque baiser repousse la mort du bout des lèvres, à demain.

lundi 26 juillet 2010

we can be heroes

J'en étais où ? J'étais où ? Je ne savais plus ce que je faisais, je ne savais plus ce que j'étais. Je vivais avec des fantômes, encombré de fantômes, entouré de fantômes, qui revenaient par-ci, par-là. De fantômes qui me hantaient : "Art is a house that tries to be haunted", m'avait dit Emily, un soir, avant de m'embrasser. Je ne la croyais pas, je ne l'écoutais pas : je voulais plus que ses lèvres à ce moment là : et me moquais des fantômes, des spectres dans l'Art, dans les maisons, dans les châteaux et ailleurs. Je voulais, oui, ses lèvres, mais aussi ses seins, ses fesses, son sexe. je voulais, ce soir-là, faire l'amour avec elle, tout simplement, et elle, qui me disait : "Art is a house that tries to be haunted". Et pourtant, elle avait raison, et j'aurais dû me méfier, un peu : ne pas foncer bille en tête, comme je l'ai fait par la suite : ne pas me laisser avoir par mon tempérament, sanguin. Mais ce soir là, je ne voulais que ses lèvres, ses fesses, ses seins, son sexe. Faire l'amour, tout simplement.

mercredi 21 juillet 2010

bandit




"C'était une immense et splendide poupée ; détail étrange et même regrettable, elle était plus ou moins nue. Ce qui était encore plus étrange, c'est qu'elle avait la jambe droite maintenue par un appareil orthopédique, le bras gauche serré dans un bandage, et qu'au lieu des falbaluches et fanfrelas d'usage, une boîte contenant un assortiment de gazes enduites de plâtre et des accessoires en caoutchouc composait toute sa garde-robe."

samedi 10 juillet 2010

we can be heroes

C.A. Cingria
(1883-1954)

"La ponctuation doit être rythmique, respiratoire, gymnique, stratégique, anagogique, paragogique, topologique, logique, sophistique, philosophique, poétique."

lundi 14 juin 2010

faire passer...

Faire passer en douce
— sa douce
en fraude, sa douce,
la faire passer en douce,
doucement,
faire passer sa douce, doucement, en douce :
la fraude.
Frauder avec sa douce - en douce :
frauder c'est faire passer de l'autre côté
quoi que l'on fasse, quoi que l'on pense
jouer avec la fraude
la fausse monnaie,
les mots,

"Quand je dis tes lèvres : je dis tes lèvres, oui, je le dis, mais aussi plus, plus que tes lèvres : l'ensemble, le tout, le tout et l'ensemble.
Quand je dis que je passe mes doigts sur tes lèvres que sens-tu ? mes doigts ? le mot de mes doigts sur tes lèvres qui ne sont pas seulement tes lèvres " 

Frauder, c'est le faux - ou pas tout à fait le faux,
c'est le trompé, le tremblé, des doigts, sur tes lèvres,
c'est le faux, pas tout à fait le faux, 
c'est le tremblé, doux, aussi... 

lundi 7 juin 2010

j'écris

quand je dis tes lèvres quand j'écris tes lèvres je veux dire ton corps je veux écrire ton corps et dire ton corps en entier et écrire ton corps en entier de la tête aux pieds tes yeux ta bouche ton cou ta nuque tes seins ton ventre tes hanches tes fesses ton sexe tes cuisses tes jambes tes pieds : tes lèvres

quand j'écris tes lèvres j'écris ton corps que j'aime du bout des lèvres

Tes lèvres que je veux maintenant embrasser, il rougit, embrasser maintenant. Tes lèvres que je veux maintenant embrasser, serrement du coeur, embrasser maintenant. Tes lèvres que je veux maintenant embrasser, il bande, embrasser maintenant.

je veux tes lèvres
je veux écrire tes lèvres
je veux écrire sur tes lèvres
je veux dire sur tes lèvres
je veux dire tes lèvres
je veux tes lèvres

je veux dire
et écrire
sexuellement
tes lèvres

tes lèvres l'envie de toi tendrement sexuellement totalement complètement de haut en bas de bas en haut du soir au matin du matin au soir j'aime tes lèvres tendrement sexuellement totalement complètement plus que tout follement sexuellement envie de toi complètement je rêve de toi nue la nuit nuit sexuelle de toi avec moi j'écris que j'aime tes lèvres que j'aime tes lèvres que j'aime tes lèvres oui entre toi et moi c'est aussi toi et moi c'est aussi oui sexuellement totalement follement complètement c'est tes lèvres sur mes lèvres c'est mes lèvres sur tes lèvres c'est amoureusement que je pense à c'est amoureusement que je veux c'est amoureusement que je veux écrire dire et écrire et dire tes lèvres tes lèvres sur mes lèvres sur tes yeux ta bouche ton cou ta nuque tes seins ton ventre tes hanches tes fesses ton sexe tes cuisses tes jambes tes pieds : tes lèvres

j'écris je pense j'écris je dis j'écris je rêve de tes lèvres

dimanche 23 mai 2010

les vagues

Il y avait les vagues
Les vagues vagues
Les vagues vagues
Il y avait
Le vacant
Comme un « rien »
Une dérive
Sur des rives
Vagues
De terrains

Il y avait les vagues
Le vide et
La beauté du flou
Beau comme la silhouette d’une femme
Voir flou
Tout en flou
Très flou
Très vague
La vue vaguement vague
Prunelles noyées de sperme

Évidemment tout le monde
Ne sait pas
Jouir des yeux

Les terres de rien
Les terres vagues
Les vagues terres

Et flotter entre ces terres
Ces vagues terres
Ces terres vagues

J’ai souffert pour vous
Et pour mieux dire
J’ai tout vu
Ce cet œil
Noyé de sperme

dimanche 16 mai 2010

pas de pas

Je suis là, enfermé. Je ne bouge pas, ou si peu, que si peu veut dire pas. Je ne bouge pas. Je suis enfermé. Enfin, je dis enfermé, mais ce n’est pas tout à fait vrai. Ou plutôt si. Je suis enfermé et je ne suis pas enfermé. Mais ce qui est sûr, c’est que je ne bouge pas, ou si peu – que si peu veut dire pas. Pas de pas. Rien de travers : à moins que tout aille de travers. Je devrais dire : « Je suis là comme enfermé, je bouge si peu, que c’est comme si je ne bougeais pas d’un pas – ou plus d’un pas, pas un pas de plus – du tout. Je ne bouge plus du tout. Voilà, c’est ça : « Je suis là, comme enfermé et je ne bouge plus. » » Le pas, la main, rien ne bouge plus, rien ne bouge pas : ça ne bouge pas, mais ça parle, encore un peu ; là, comme un pas dans ma tête : ça bouge tout doucement, ça a bougé, mais ça ne parlait pas, ou si peu, que maintenant, ça parle un peu, mais sans trop bouger, sans plus bouger d’un pas.
C’est le choc : sur la tête, quand je faisais encore des pas, de travers, souvent, des pas de travers, et le choc, là, sur la tête. Et alors je n’ai plus bougé d’un pas, mais ça a commencé à parler, différemment, dans la tête, là où j’ai reçu le choc : on aurait pu croire, que, mais en fait non, le pas s’est arrêté, mais la voix, dans la tête a continué. Le flottement. Ça flotte dans la tête, doucement, un doux flottement, un doux flot, une douce flotte qui dans ma tête fait comme des pas, mais pas plus, ou plutôt pas, de pas, mais des voix, qui dans ma tête flottent comme des fantômes. Des fantasmes de pas. Dans ma tête. Que se passe-t-il quand la figure déraille ? quand la figure défaille ? quand la métaphore devient invivable ? quand la vie tout autant ? quand survient le choc sur la tête ? et qu’advient-il de moi quand mes pas rencontrent la mort ?
En fait tout devient comédie, pitrerie, figuration, méchanceté, paradoxe, sophisme, illusion, provocation, mensonge, jonglerie : y’a un mot pour ça : un mot qui dit en un mot tout ça : qui évite la liste, les mots, un mot qui remplace les mots, les mots remplacés par un mot : pas besoin de faire un pas de plus, y’a un mot pour tout dire et être à l’abri des chocs sur la tête suite au pas de travers : un mot pour traverser.
Tout est ce mot : dans la tête : enfoui. Tout simplement un mot, un mot tout simple : on le dit et on n’en parle plus : ou plutôt, si, on en parle encore et encore. En parler. Il faut que l’on en parle, toi et moi, maintenant, si tu veux, ou plus tard, mais tu sais que c’est important d’en parler, de le dire, là maintenant, ou plus tard, si tu veux.
Je ne veux pas me construire une misérable figure avec de gratifiants fantasmes, de suspects biographèmes : tu vois le genre : me raconter par petit bout, laisser aller, la voix qui en moi, depuis le choc sur ma tête m’a enlevé le pas mais ne m’a pas laissé sans voix : tu préférais quand je dansais ? quand je marchais ? quand mes pas recouvraient ma voix : oui moi aussi, je préférais.
Hanté : je suis hanté par cette voix depuis le choc sur la tête qui m’a laissé sans pas : qui m’a laissé sans mouvement, mais avec des mensonges plein la tête : des voix, une voix surtout : qui prend le pas sur mes pas et me laisse au final, finalement, sans voix, à moi, sans pas et sans voix. C’est étrange : possédé, hanté, je suis, par un fantôme qui mêle sa voix à la mienne et qui au final, finalement, me laissera sans voix à moi, sans mes pas, et sans ma voix.

samedi 8 mai 2010

Benjamin D.

Jacqueline de V., mariée à un procureur général, était mère de deux filles de seize et douze ans. L’aînée connaîtra le même destin que sa mère et se mariera aussi à un procureur général, aura aussi deux enfants ; deux garçons ; et comme sa mère s’ennuiera assez vite dans la vie. La cadette aura un parcours plus chaotique et se mariera à un militaire qui aura la bonne idée de mourir à la guerre assez jeune, laissant sa veuve peu éplorée à la tête d’un imposant domaine et d’une rente annuelle importante : ce qui l’empêchera de s’ennuyer.
Jacqueline de V. était de la haute noblesse de Clermont-Ferrand et son arbre généalogique ne comportait pas moins de soixante et onze quartiers. Elle en était très fière et le rappelait souvent à son mari, qui ne pouvait en prouver autant. Cela ne le touchait pas et il laissait parler sa femme : car de toute façon il ne l’écoutait pas : il la trouvait très ennuyeuse. Mais comme il le disait à ses amis : « Elle a de très belles fesses, alors… » Ce qui était vrai : et Jacqueline de V. savait s’en servir.
Elle s’ennuyait et pour combler cet ennui elle se perdit dans les bras d’un chanoine : le chanoine David. Ce qui n’était qu’une histoire de fesses tourna assez rapidement à la tragédie, non pas qu’elle tombât amoureuse de ce chanoine, assez laid selon les témoignages – mais très bien membré selon d’autres – mais parce qu’elle tomba enceinte de ce chanoine.
Elle trahit son mari, son Dieu, sa classe : le mari, ce n’était pas la première fois, son Dieu, elle avait déjà eu l’occasion de le faire. Mais sa classe, c’était une première et elle ne pouvait supporter d’être la honte de son arbre aux soixante et onze quartiers, qu’elle montrait si fièrement à tout nouveau visiteur et à tout nouvel amant : le chanoine David y compris.
Il fallut cacher la grossesse : ce qui ne fut pas aisé. Il fallut trouver mille et une ruses pour éviter et empêcher qu’enfle la rumeur : ce qui ne fut pas facile. Il fallut pendant six mois faire comme si de rien n’était. Pendant six mois, elle n’eut d’autre amant que ce chanoine, laid et bien membré.
Peu de temps avant la naissance de l’enfant, le chanoine arriva avec une heureuse nouvelle : « le fils de mon frère est mort ! Dieu nous vient en aide ! » Elle le regarda avec un drôle d’air, mais elle comprit bien vite combien cette nouvelle était bonne.
Elle fut emmenée au village de (…) où elle alla parler avec le frère du chanoine David, l’épicier David. Un brave homme. Sa femme effondrée de chagrin accueillit avec dignité Jacqueline de V.
« Vous avez perdu votre enfant. Je vous propose le mien. Je ne peux le garder. L’accouchement est pour bientôt, je le sens. Accueillez moi quelques jours ici, j’accoucherai et vous donnerai l’enfant. Personne n’en saura rien. «
Le chanoine David souriait. Elle avait vite et bien compris. Dieu l’avait entendu. Ce qui aurait pu être un drame, allait bien vite s’arranger.
L’accouchement fut douloureux. Jacqueline de V. avait quarante quatre ans. Et elle faillit mourir. Mais il faut croire qu’en effet, Dieu avait entendu les prières du chanoine David et qu’il avait décidé de laisser vivre la mère.
Elle fit comme elle avait dit : elle donna l’enfant, un garçon, à la famille qui quelques jours auparavant avait perdu le sien.
C’est le 22 juin 1740 que naquit Benjamin David. Il eut pour parrain un maître serrurier et pour marraine la femme d’un boulanger. Le conte de fées aurait pu commencer : la mère quittait les lieux, laissant un objet personnel, pour plus tard que l’enfant puisse se faire reconnaître des siens. Mais elle ne laissa qu’une somme d’argent, assez importante et retourna avec précipitation en ses terres et son château. Elle ne revit jamais le chanoine David qui devait mourir quelques jours plus tard en faisant une chute dans les escaliers : il faut croire que Dieu avait écouté les prières de Jacqueline de V. Benjamin ne revit jamais sa vraie mère, ne sut jamais pour son vrai père. Et de conte de fées, il n’y eut que ceux que sa mère lui lisait le soir avant de s’endormir.

mardi 4 mai 2010

l'inconnue...

à J.

De cette inconnue, adolescente, on ne sait rien : d’elle il ne reste qu’un masque mortuaire au sourire doux et étrange.

« une adolescente aux yeux clos, mais vivante par un sourire si délié, si fortuné, [...] qu'on eût pu croire qu'elle s'était noyée dans un instant d'extrême bonheur. »

On repêcha son corps dans la Seine à Paris. (On pourrait ici mettre la liste des ponts d’où elle aurait pu se jeter)

Elle était tellement belle qu’un employé de la morgue décida aussitôt de faire un moulage de son doux et beau visage.

« Le mouleur que je visite chaque jour a deux masques accrochés près de sa porte. Le visage de la jeune qui s'est noyée, que quelqu'un a copié à la morgue parce qu'il était beau, parce qu'il souriait toujours, parce que son sourire était si trompeur ; comme s'il savait. »

Et son léger sourire : aussi mystérieux que celui de la Joconde.

Et le succès fut garanti : elle devint le modèle de toute une génération de jeunes filles allemandes.

Une morte, au sourire si doux, qui devient un idéal érotique.

« cette jeune morte belle éternellement » 
(et pourtant, quand Aurélien vit Bérénice… )

Mais d’elle ? Que sait-on ? Que peut-on dire & raconter ? Rien, on ne sait rien… Alors, il faudrait inventer, mentir, raconter : notre besoin de fiction, de mensonge est-il si grand que nous ne puissions garder un secret, un mystère, sans vouloir le combler & l’enrober de fiction, d’histoire et de mensonge ?
N’est-il pas préférable de ne rien savoir et de ne rien raconter ? N’est-il pas souhaitable, pour une fois, de se retirer et de laisser l’inconnue de la Seine rester une inconnue ? Vouloir lui donner une histoire n’est-ce pas la tuer une seconde fois et lui ôter son sourire énigmatique de Joconde noyée ?

« Je crois que tu es la mort. »






















Albert Rudomine (1892-1975)
La Vierge inconnue du canal de l'Ourcq

1927
30 x 23,6 cm
Bibliothèque nationale de France, Département des Estampes et de la photographie, Ep-64-Fol.
Tous droits réservés. Courtesy Galerie Michelle Chomette, Paris