dimanche 28 juin 2009

we can be heroes




R.L. Stevenson
(1850-1894)


"Aujourd’hui, chacun est contraint, sous peine d’être condamné par contumace pour lèse-respectabilité, d’exercer une profession lucrative, et d’y faire preuve d’un zèle proche de l’enthousiasme. La partie adverse se contente de vivre modestement, et préfère profiter du temps ainsi gagné pour observer les autres et prendre du bon temps, mais leurs protestations ont des accents de bravade et de gasconnade. Il ne devrait pourtant pas en être ainsi. Cette prétendue oisiveté, qui ne consiste pas à ne rien faire, mais à faire beaucoup de choses qui échappent aux dogmes de la classe dominante, a tout autant voix au chapitre que le travail."

dimanche 14 juin 2009

"tu es amoureuse"

Tu es amoureuse et tu penses à lui.
Tu es amoureuse et tu sais qu’il pense à toi.
Tu penses à lui pensant à toi.
Tu penses à lui qui pense à toi pensant à lui qui pense à toi.
Tu es amoureuse et vos pensées vous lient, vos pensées sont les pansements des moments que vous ne passez pas ensemble, ces moments où vos corps ne sont pas l’un à côté de l’autre.
Tu es amoureuse et tu soignes l’absence avec des pansements de pensées.
Tu es amoureuse ; et toi et lui, vos pensées pansent les plaies de l’absence, jusqu’à ce que, toi et lui, vous puissiez être enfin ensemble, jusqu’à ce que les pansements de la pensée ne soient plus qu’une pensée passée qui pansait les plaies de l’absence.
Tu es amoureuse et tu sais que la distance n’est rien car les pensées sont là, pansant l’absence.
Tu es amoureuse et tu as confiance en demain, quand les rêves du carnet, du carnet de rêves, seront réalité, et que le carnet deviendra un carnet de réalités.

Tu es amoureuse et tu penses à lui, tellement.

mercredi 6 mai 2009

we can be heroes



Alan Pauls (1959- )
"C'est simple, il n'a pas compris ce qu'il aurait dû comprendre. Il n'a pas été de son temps, il n'est pas de son temps et ne le sera jamais."

un entretien ici, et dans le numéro de mai de Chronic'art

dimanche 3 mai 2009

C'était un matin.

C’était un matin.
Je ne sais pas très bien par où commencer.
Par le début, sans doute, commencer par le début.
Comment raconter tout ça ? Comment dire cette folie ?
Commencer par un début anodin : “C’était un matin.”
Mais comment faire autrement, que de prendre l’ordre chronologique ?
Et commencer par le début, par le commencement.
Et ça a commencé comme ça, un matin.
Un matin, comme tous les autres, banal.
Un matin, où les morts sont revenus.
C’est le matin, où les morts sont revenus à la vie.
C’est le matin où nos chers morts sont revenus à la vie.

C’était un matin, banal, simple.
La veille, rien ne laissait présager la suite.
Pas de tempête, pas d’éclair, pas de perturbation atmosphérique.
Non, rien.
Rien, vraiment rien.

On chercha longtemps la cause, les causes.
On n’en trouva pas.
Il n’y avait pas de raison : scientifique ou rationnelle, au retour des morts.
Les morts, nos chers morts.
Ils quittèrent leurs tombes, comme d’autres quittent leur lit.
Ils quittèrent les tombes que nous avions soigneusement closes.
Les morts, nos chers morts.
Nous avions pourtant fait tout ce qu’il fallait pour qu’ils restent sous terre.
En Enfer, au Purgatoire, au Paradis.

Mais il faut croire que ce nous fîmes, ne fut pas suffisant.
Et ils revinrent à la vie, nos morts.
Nos chers et tendres morts.
Que nous avions enterrés avec amour et résolution.

Comme des amis que l’on n’attend pas, que l’on n’attend plus.
Ils revinrent à la vie.
Nos morts, nos chers morts.
Comme un ami qui vient sonner à la porte.
On ne l’attendait pas, on ne pensait même plus vraiment à lui.
Nos morts, nos chers morts, firent comme un ami que l’on n’attend pas.
Déjà qu’un ami, cela provoque un choc, alors nos morts, nos tendres morts.
Quel choc ce fut de les revoir venir à la vie, un matin.

Un vieil homme retrouva sa femme.
Il en fut si surpris qu’il s’écroula aux pieds de sa femme.
Une crise cardiaque.
Elle ne bougea pas, ne broncha pas.
Puis il se releva.
Il revenait aussi à la vie.
Décidément la mort ne voulait plus personne.
Ils s’enlassèrent et partirent ensemble.

Une mère retrouva son enfant.
Elle pleura en le saisissant dans ses bras.
Il ne pleurait pas.

Une femme retrouva son mari.
Elle l’embrassa, recula, les lèvres étaient froides.
Elle l’aimait cependant.

Un père qui ne comprenait pas.
Son fils était là devant lui.
Et le regardait avec de grands yeux.

Un frère qui retrouva sa soeur.
Un père qui retrouva sa fille.
Un père qui retrouva son fils.
Un fils qui retrouva son père.
Un fils qui retrouva sa mère.
Une fille qui retrouva son père.
Une fille qui retrouva sa mère.
Des enfants qui retrouvèrent leur parent.
Des enfants qui retrouvèrent leurs parents.

Combien d’entre nous retrouvèrent des amis, des proches, des parents ?
Nous avions tous notre mort, notre cher mort.
Nous avions nos morts, nos chers morts.
La mort nous rendait ce que nous avions de plus cher : nos morts.

Puis ce fut de la joie, de la peur, des cris et des larmes.
Mais on s’organisa.
On fit tout pour les accueillir.
Comme on reçoit un ami, même si le frigidaire est vide.
On fit comme si tout cela était naturel finalement.
On fit comme s’ils étaient les bienvenus.
Comme si nous les attendions.
On ne dit pas à un ami : “je ne t’attendais pas, va-t’en.”
On le reçoit, on l’accueille, on lui offre l’hospitalité.
Nous fîmes de même avec nos morts, nos chers morts.
Certains retrouvèrent leurs familles.
Certains retrouvèrent leur demeure.
Certains retrouvèrent leurs amis.
Tous retrouvèrent leur vie d’avant leur mort.
La mort ne changeait rien.
Du moins le pensions-nous, du moins voulions-nous le penser.

Qu’aurions-nous pu faire d’autre ?
Comment aurions-nous pu faire ?
Ils étaient là nos morts, nos chers morts.
Sans doute les aimions-nous trop nos morts, nos chers morts.
Qu’ils ne pouvaient rester plus longtemps sous terre?
Sans doute que nous avons trop aimé nos morts, nos chers morts.
Qu’ils ne pouvaient que revenir, nous voir et nous consoler.
Les aimer, toujours les aimer, nos morts, nos chers morts.
Aujourd’hui, je me dis que c’est la seule explication.
Nous aimions trop nos morts.
Pour qu’ils restent plus longtemps sous terre.
Ils ne pouvaient que revenir nous voir.

mercredi 29 avril 2009

recommande la lecture




quatrième de couverture :

"Ils lisent des textes, les rassemblent, les éditent, les commentent, les transmettent aux générations futures, produisent à leur tour d'autres textes : ce sont les lettrés, apparus parmi nous voici déjà quelques millénaires. Voués à l'écrit, ils forment le socle d'une civilisation, en garantissent la continuité, mais participent aussi à sa contestation. Le plus souvent invisibles ou méconnus, ils composent une communauté secrète, reliée à travers les temps et les lieux par des rites partagés, des habitudes analogues, des affinités mystérieuses.

Qui sont-ils ? Comment vivent-ils ? Où habitent-ils ? Que mangent-ils ? À quelles amours s'adonnent-ils ? Comment naissent-ils et meurent-ils ? À toutes ces questions et à bien d'autres, ce livre apporte des réponses précises et concrètes. Il peut se lire comme la description d'un mythe fondateur des civilisations à écriture, de Confucius à Barthes, en passant par Cicéron, Pétrarque et Freud. Mais peut-être vaut-il mieux le prendre comme une invitation à se détacher de l'existence ordinaire, pour entrer dans un autre rapport au monde et au temps. C'est un manuel de savoir-vivre. Ou de savoir-livre."

dimanche 26 avril 2009

la ballade de Simon et de la princesse -I-

LA BALLADE DE SIMON ET DE LA PRINCESSE

I

Simon regardait tomber les anges,
Depuis que Clarisse était partie,
Simon passait ses journées à regarder tomber les anges,
Depuis qu’elle était partie,
Simon, matin et soir, regardait tomber les anges.

Il lisait Pessoa et écoutait des chansons tristes,
Il regardait tomber les anges,
Du matin au soir, en écoutant des espèces de romance,
Des airs idiots qui emplissent le cœur d’une légère mélancolie,
Simon lisait Pessoa et écoutait des chansons tristes.

II

La princesse dans la haute tour, très haute tour,
La princesse, une vraie princesse,
Ecrivait des poèmes, des petits poèmes :
« Dans tes rêves, je passe
Tendrement je t’embrasse,
Et jamais je m’en lasse. »

Ou bien :

« Mon cher amour en or
Mon corps contre ton corps
Longtemps après l’aurore »

Elle attendait son prince, elle voulait qu’il l’emmène.

dimanche 19 avril 2009

we can be heroes


J.G. Ballard
(1930-2009)

Sais-tu...

Sais-tu ce que nous faisons de nos amours ?
Des livres.
Que nous rangeons ensuite dans les bibliothèques
Ou que nous laissons
Trainer négligemment sur le sol de nos demeures.

dimanche 12 avril 2009

les tueurs - II

Il ouvre la porte d’entrée ; une balle dans la tête. Sa femme apparaît, s’approche ; Une balle dans la tête à elle aussi.

Il ouvre son volet, à travers la vitre tu vois très bien son visage ; une balle dans la tête.

Il sort la voiture du garage, lentement, à travers le pare-brise ; une balle dans la tête.

Tu aperçois sa silhouette qui va et vient, tu t’appliques, tu anticipes ; une balle dans la tête.

Il est dans son lit, le réveil sonne, tu sursautes, tu ne t’y attendais pas, tu te reprends ; une balle dans la tête.

Il est dans la cuisine, il se penche dans son frigidaire, tu n’hésites pas ; une balle dans la tête.

Il vient de rentrer dans la salle de bain, il se regarde dans la glace, il pourrait t’apercevoir, tu vas vite ; une balle dans la tête.

Il est dans la cabine de douche, il va sortir, tu l’attends ; une balle dans la tête.

Il sort les poubelles, encore en pyjama, il ne pense à rien, tu ne le laisses pas penser ; une balle dans la tête.

Il s’arrête, il hésite, cherche quelque chose dans sa poche, se retourne, te voit, tu lui souris ; une balle dans la tête.

Il est dans son garage, en train de trier vis et clous, tu passes par derrière ; une balle dans la tête.

Il s’arrête, se penche, refait son lacet, tu passes à sa hauteur ; une balle dans la tête.

samedi 11 avril 2009

les tueurs

1

Charger l’arme.
Pas la première fois
Que tu le fais,
Mais à chaque fois,
Oui chaque fois,
Tu as un peu peur,
Main tremblante,
Tu te demandes si tu vas y arriver.

Y arriveras-tu ?
Et si tu n’y arrives pas ?
Que va-t-il se passer ?
Il le faut,
Y arriver, pas le choix.
Tu sais que si tu ne tues pas,
Tu es mort.


2

Regarder dans le viseur
Placer l’œil dans le viseur
Et regarder la cible mouvante
Ne pas s’en émouvoir – jamais
L’émotion n’est pas bonne conseillère
Ne pas se laisser conseiller par l’émotion
Regarder dans le viseur
Prendre son temps
On a le temps, toujours le temps
La mort est patiente
Il faut être patient avec la mort
Toujours
Ne pas se laisser faire et avoir par l’émotion
Et la précipitation.


3

Arriver à pas de loup
Derrière la cible
Placer l’arme au niveau de la tête
Ne pas hésiter
Et tirer.


4

Ce fut la première fois
Que ce fut dur
La deuxième aussi
Peut être
Mais ensuite
Ça roule
On s’y fait
De coller des balles dans la tête.

jeudi 9 avril 2009

morts - série 3

7

Tu sors la voiture du garage,
Tu allumes l’autoradio, glisses un cd,
Tu mets le frein à main,
Tu dois refermer la porte du garage.

Tu te diriges bien tranquillement,
Le moteur tourne toujours
Tu lèves le bras pour fermer la porte du garage,
PAN ! Une balle dans la tête, tu t’agrippes, et tu fermes finalement la porte du garage.

8

Ta femme accourt, elle t’a entendu tomber,
Elle est au bout du couloir,
Elle te voit écroulé sur le perron, le corps sans vie,
La tête éclatée, le sang sur le paillasson.

Elle ouvre la bouche,
Aucun son ne sort, elle avance, elle ne pleure pas,
Elle s’approche de toi, de la porte ouverte,
PAN ! Une balle dans la tête, elle s’écroule à tes côtés.

9

Tu prends une douche, l’eau est très chaude,
Tu es légèrement en retard, mais ce n’est pas grave,
Tu veux prendre ton temps, ce matin,
Pas envie de te presser, vraiment pas envie.

La cabine de douche est pleine de buée,
Il y fait chaud, il y fait bon,
Tu ouvres la porte ; tiens qui est- ce ?
Pan ! Une balle dans la tête, ton corps est projeté en arrière.