vendredi 12 mars 2010

we can be heroes


Brouiller les genres avec des pseudonymes.
Brouiller les genres pour la liberté.
Brouiller les genres contre l’hérédité.
Brouiller les genres pour aller vers l’altérité.

Une enfance qui n’est pas passée, qui ne passe pas ; mythe, nostalgie et force de rébellion.

« Il n’est d’autre amour que la passion de sa propre personne. »

S’inscrire dans une lignée qui sinue depuis Pascal, Rimbaud, Mallarmé, Nietzsche, Laforgue, Schwob, G. Palante, jusqu’à Breton et Artaud.

Est-ce un homme ? est-ce une femme ?
Est-ce une femme ? est-ce un homme ?

Cultiver toujours une position « ambivalente » qui lui assure, dans une tension assumée, une conscience lucide et libre.

Paris rompt avec Jersey.

La tête polie en galet.

Et ce ne seront pas moins de 400 photos.

Se faire la tête du père, de l’enfance, de l’aveugle, en anamorphose… ou la tête polie en galet.

Vie et rêve de M.

Un exotisme intérieur.

mercredi 10 mars 2010

we can be heroes




Mervyn Peake
(1911-1968)

"Le cycle de douze mois était achevé, et Titus venait d'entrer dans sa seconde année - une année qui, à peine entamée allait être le théâtre d'un déchaînement de violence dans l'air empoisonné de Gomenghast."

we can be heroes


Une étonnante précocité : maîtrise de l’allemand et de l’anglais dès l’âge de dix ans ; son premier article à l’âge de onze ans, lit Emmanuel Kant dans le texte, son oncle l’initie à François Villon et François Rabelais, il étudie la philologie et le sanskrit. Erudit, mais dédaigneux des programmes : il rate son baccalauréat, il abandonne ses deux grands projets poétiques (Faust et Prométhée), et détruit des milliers de vers qu’il avait jusqu’à présent rédigés.

Il fait des recherches sur la Rome Antique : ses bas-fonds, sa pègre et sa prostitution. Il fait des recherches sur l’argot : s’inspire de Lacenaire, de Vidocq, de Villon ; l’argot comme langue artificielle et codée, langue des coquillards, sa lanterne rouge.

Y avait un tapis-franc qu’était peint en rouge ;
Après la lourde y’avait une lanterne rouge.

Il s’installe dans un entresol encombré de livres, avec une armoire, une table, un divan-lit, donnant sur une cour obscure.
Il vit au milieu des livres, il s’inventait par les livres.

(On raconte que Thomas de Quincey déménageait à chaque fois que son appartement était plein de livres. Il fait de même.)

« Il lit ses contes dans sa petite chambre, d’un ton péremptoire, d’une voix blanche ; ses auditeurs demeurent sous le magnétisme du regard illuminant le front de ce gros petit homme, à la figure douce et poupine, virgulée par la moustache qu’il porte alors. »

Quand il est invité à manger chez des amis, il apporte son « plat à lui » : un livre anglais qu’il traduit devant eux. (Un livre de Stevenson, de Poe, de Whitman, de Defoe, de Twain)

« J’ai pour maîtresse une toute petite fille qui est bien bête, mais si gentiment. »
Minée par la tuberculose, elle meurt à 25 ans.
« et nous égoïstes, nous étions agacés par cette façon de souffrir si longtemps à cause d’une morte. »

Un mal mystérieux qui le ronge. Diversement diagnostiqué, il subit cinq opérations successives : il est comme un « chien vivisectionné ». La morphine comme seul palliatif. Et ensuite l’opium et l’éther.

Un héritier de Nerval et des Illuminés ? Un héritier de Flaubert et de Salammbô ?
Il est "l'expert", il est "celui qui sait".

Londres, Jersey, Paris, Uriage, Suez, Port-Saïd, Aden, Ceylan, l’Australie… les îles Samoa, le Portugal, l’Espagne, l’Italie, la Suisse. Mais les voyages et les déplacements n’enlèvent pas la détresse physique.

« Il entre blanc comme un linge. »

Sur son lit de mort on ne parvient pas à lui fermer les yeux.

mardi 9 mars 2010

la S.A.S.A. (VI)

L’Académie Française :

En 1635, Richelieu fonda l’Académie Française. En 1637, les statuts et règlements furent définis par le Cardinal, réunissant ainsi un cercle de lettrés qui se retrouvaient auparavant de manière informelle. L’objectif principal était de fixer la langue française. Mais il s’agissait plutôt de déstabiliser la S.A.S.A. , dont le pouvoir et l’influence devenait une menace pour les Lettres Françaises et en particulier pour certains écrivains. Le Cardinal Richelieu savait très bien la nuisance que nous représentions et il voulut y mettre un frein. Il ne pouvait nous interdire directement ou nous faire arrêter, alors il créa l’Académie Française, où des écrivains pouvaient se montrer en plein jour et jouir de la lumière et de la reconnaissance publique. On se pressa pour y entrer. Mais aujourd’hui, qui se souvient encore des premiers Académiciens ? Ils ne sont pas reconnus, c’est certain, mais ils ne sont même plus connus. La lumière qu’ils recherchaient tant les a brulés et n’a laissé qu’un petit tas de cendres. Et aujourd’hui, nous nous félicitons, ou devrais-je dire, nous nous félicitions, d’avoir dans les rangs de la S.A.S.A. des sosies d’Académiciens. Leur lumière n’est rien, n’est plus rien. Et ce n’est pas nous qui avons réussi à ombrager leurs visages, mais eux-mêmes, qui ont réussi à s’effacer.

lundi 8 mars 2010

la S.A.S.A. (V)

Le cas Voltaire :

L’un des adversaires les plus farouche de la S.A.S.A. fut sans aucun doute Voltaire qui, le 30 mars 1778, faillit renverser complètement l’ombre et la lumière. L’écrivain, ce jour-là, rentrait à Paris après un long exil et bravant un interdit royal, demandé d’ailleurs par la S.A.S.A., sortit dans les rues de Paris. La foule l’attendait et l’acclamait. Il se rendit chez notre pire ennemi, l’Académie Française, puis à la Comédie Française où l’on jouait une de ses horribles tragédies. Ce lundi 30 mars, on applaudit le spectacle comme jamais on applaudit au théâtre et l’auteur fut porté en triomphe jusqu’à son carrosse qui fendit une foule en délire jusqu’à son domicile. « Jamais sans doute, en aucun temps lieu ni aucun lieu, un écrivain ne jouit d’une telle consécration populaire. » puis-je lire dans les notes relatives à cet événement. Cela se répéta quelques années plus tard, en 1791, lors du transfert des cendres de Voltaire au Panthéon. Même après sa mort, Voltaire tenta de renverser la S.A.S.A. Il était le héros et le héraut des écrivains de la lumière, qui pensent que la personne est plus importante que le texte, qui pensent qu’être reconnu dans la rue est un signe de qualité.

Le cas Hugo :

Le cas Hugo fut beaucoup plus inquiétant, car il était devenu une figure. A celle-ci, la S.A.S.A en fabriqua une autre qui fit oublier la première ou qui du moins la troubla. Ce vieux monsieur à la barbe blanche était devenu une figure nationale. Cela nous était insupportable et nous ne pouvions laisser faire : alors notre président à l’époque eut une idée de génie, mais vraiment de génie. Au Père Noël qui devenait de plus en plus populaire on donna les traits de l’auteur français : ainsi Victor Hugo, vieux monsieur à la barbe blanche, avec ses petits enfants à ses côtés se confondit peu à peu avec ce brave bonhomme distributeur de cadeaux.

dimanche 7 mars 2010

On peut être rêveuse & romantique...

1

Dans ce carnet, là, j’écris : et je veux que tu le lises. Là, j’écris mes lectures, mes rêves et mes fantasmes. Là, j’écris ce qui me passe par la tête quand je pense à toi. Là, j’écris ce que j’imagine avec toi. Là, j’écris ce que je voudrais faire avec toi. Là, j’écris. Là, j’écris et tu liras : je veux que tu le lises. Là, j’écris ; et ce n’est que de l’écrit. Car, l’écrit est de la pensée : je pense ce que j’écris : j’écris ce que je pense.
J’écris, je pense : le goût de tes lèvres sur mes lèvres, le goût de ta langue sur mes lèvres, le goût de ton sexe sur mes lèvres. Le goût de mes lèvres sur tes lèvres, le goût de ma langue sur tes lèvres, le goût de ma peau sur tes lèvres, le goût de mon sexe sur tes lèvres.
J’écris, je pense : ton doigt sur mes lèvres: le goût de ton sexe sur mes lèvres. Un émerveillement qui dura 18 mois.
J’écris, je pense : un rêve de nudité : sans plus savoir ce qui va nous arriver.
Dans ce carnet, j’écris, là, ce que je lis : je lis & j’écris. J’écris & tu me lis. Me lis-tu ? Je continue.
J’écris, je pense : toi : nue, simplement nue, pubis rasé, devant moi qui regarde, assis dans le fauteuil, regarde, te regarde, nue, simplement nue, pubis rasé. Tu ne bouges pas, tu es là, nue, simplement nue, pubis rasé, et moi, assis, dans le fauteuil, ne bouge pas, te regarde, tu me regardes, tu es, nue, simplement nue, pubis rasé. On se regarde, on ne bouge pas, je ne bouge pas, tu ne bouges pas, nue, simplement nue, pubis rasé. Un léger frémissement de ta lèvre, mais pas plus, rien de plus, tu ne bouges pas, tu es là, devant moi, immobile, nue, simplement nue, pubis rasé. Je vois ta lèvre frémir, juste elle, légèrement, mais ne pas bouger, moi, toi, ne pas bouger, se regarder, ne pas bouger, moi, toi, nue, simplement nue, pubis rasé. Je pense à, je te regarde, à ta main, à elle, qui va bouger, ta main, à toi, nue, simplement nue, pubis rasé,
« Moi, je suis une rêveuse, une romantique.»
ta main qui va bouger, qui va aller vers le pubis rasé, ton pubis rasé, toi, simplement nue, nue. Tu penses à, me regarde, léger frémissement de la lèvre, à ma main, oui, qui va aller sur mon sexe, oui, et tu penses à, nue, simplement nue, que je vais, oui, me branler, devant toi, simplement nue, nue, pubis rasé. Je ne bouge pas, je te regarde, tu me regardes, tu ne bouges pas, on se regarde, on ne bouge pas.
« Moi, je suis une rêveuse, une romantique.»

J’écris, je pense : Ne pas attendre de, aller à l’essentiel : tout de suite : maintenant.

« Moi, je suis une rêveuse, une romantique.»
J’écris, je pense : Mais alors, là, tu m’expliqueras, comment tu peux rester rêveuse et romantique avec un sexe dans la bouche, un sexe dans les fesses. Mais alors, là, tu m’expliqueras comment tu peux rester rêveuse et romantique avec le foutre qui coule au bord de tes lèvres, avec le foutre qui coule le long de tes cuisses.
Dans ce carnet, là, j’écris ce qui me vient lorsque je pense à toi, t’écrivais-je. Là, j’écris ce que j’imagine avec toi, écrivais-je. Là, j’écris ce que voudrais faire avec toi, ai-je écrit – et je l’ai fait – l’ai écrit et l’ai pensé ; l’ai pensé et l’ai écrit.

2

Tu pensais à quoi quand j’écrivais que je t’imaginais. Tu t’imaginais comment en pensant que je pouvais bien t’imaginer. Pensais-tu seulement que je t’imaginais. Imaginais-tu que je pouvais penser t’imaginer nue, simplement nue, pubis rasé, devant moi, sans bouger, attendant que ta lèvre frémisse un peu pour que je, à mon tour, et que toi, tu, à ton tour, ta main, ma main, aillent là où je le pensais et là où tu l’imaginais. Y pensais-tu, avant de lire, là, ce que j’ai écrit. Pensais-tu que toi aussi tu aurais, comme moi, avec ta lèvre frémissante, envie de, ta main, la bouger, Pensais-tu que tu pouvais imaginer que ma main allait, elle, bouger. T’imaginais-tu, toi, devant moi, nue, simplement nue, pubis rasé, à attendre que l’autre, que moi, je bouge ma main, pour que ta main bouge ?
Mais oui on peut rester rêveuse et romantique avec un sexe, ton sexe, dans la bouche. Mais oui on peut rester rêveuse et romantique avec un sexe, ton sexe, dans les fesses. Mais oui on peut rester rêveuse et romantique avec du foutre, ton foutre, au bord des lèvres. Mais oui on peut rester rêveuse et romantique avec du foutre, ton foutre, qui coule le long des cuisses.

« Et du moment que tu m’embrasses », écris-tu, au dos de la feuille.

Rêveuse et romantique de la coulée blanchâtre, oui, ainsi que je t’imagine quand j’écris que je pense à toi, là dans ce carnet.

3

Je me branle. Tu te branles – j’espère – en lisant ce que j’ai écrit – en pensant à moi qui écris ce que j’imagine quand je pense, à toi, nue, simplement nue. Et penses-tu à moi, me branlant en écrivant ce que je pense avec toi ? Et m’imagines-tu me branlant en t’imaginant que je t’imagine te branlant.
Tu te branles je te regarde je te branle tu te regardes tu te branles je me branle tu me regardes tu me branles je me regarde tu me branles je me branle & je te regarde tu me branles & je te regarde tu te branles & tu me regardes je te branle & tu me regardes on se branle & on se regarde.
Et l’or de la lune coule sur ton ventre, ton sexe, tes fesses, tes cuisses, tes seins, tes lèvres, mon torse, mon ventre, mon sexe.


Tu essuies ta main sur mes lèvres, j’essuie ma main sur tes fesses. Tu essuies ta main sur ma joue, j’essuie ma main sur tes seins. Tu essuies ta main sur ma cuisse, j’essuie ma main sur ta joue. Tu essuies ta main sur mon torse, j’essuie ma main sur tes lèvres.
Je lèche tes seins, tes fesses, tes lèvres, ta joue.
Tu essuies ma main sur tes seins, tu essuies ma main sur tes fesses, tu essuies ma main sur ton sexe, tu essuies ma main sur ta joue, tu essuies ma main sur tes lèvres.
Je lèche tes seins, tes fesses, tes lèvres, ton sexe, ta joue.
Tu mets tes doigts dans ta bouche, tu mets tes doigts dans ma bouche, tu mets mes doigts dans ta bouche, tu mets mes doigts dans ma bouche, tu mets mes doigts dans ton sexe, tu mets tes doigts dans ton sexe.
« Moi, je suis une rêveuse, une romantique.»
Tu m’embrasses.

la S.A.S.A. (IV)

Un peu d’histoire :

Tout a commencé en Italie. Un groupe d’amis s’amusaient de leur ressemblance avec quelques auteurs antiques. Ils se rendaient une fois par mois au plus profond d’une forêt pour discuter. Lors de la Semaine Sainte de l’année 1300, Virgile, alors qu’il se rendait à la réunion mensuelle, rencontra un homme qui semblait chercher son chemin, dans la forêt. Un homme d’une trentaine d’années et qui semblait terrifié comme s’il s’était retrouvé nez à nez avec une louve, un lion peut être, ou pire un léopard. Virgile se dirigea vers lui pour le rassurer. Celui-ci lui dit qu’en cherchant une branche d’arbre pour la fête des Rameaux, il s’était perdu. Tout en disant cela l’inconnu dévisageait Virgile, puis recula, comme saisi d’effroi. Il s’écria : « Vous êtes Virgile ! » Celui-ci s’en amusa, n’osa démentir et décida de jouer de la confusion. Il proposa à l’inconnu de le suivre et l’amena au lieu de réunion de ses amis. L’inconnu rencontra  ainsi Homère, Horace, Ovide, Lucain, Aristote, Socrate, Platon, Euclide, Ptolémée, Avicienne, Galien et Hippocrate. Il reconnut chacun et les nomma un à un de leur nom. Cela amusa follement la petite confrérie qui joua le jeu. L’inconnu croyait être dans les Limbes. 
Mais vous connaissez la suite. Par contre, l’autre est moins connue.
Après le départ de l’inconnu, bouleversé, Virgile exposa à ses amis ses réflexions. Il leur dit que cela faisait maintenant cinq ans qu’ils se réunissaient, qu’ils se promenaient ensemble, voyageaient ensemble et que c’était la première fois qu’ils étaient reconnus. Les gloires de notre culture, dit-il, ne sont pas reconnus, connus, certes, mais pas reconnus. Nous sommes des sosies, oui, mais des sosies anonymes. On approuva ses dires. 

Ainsi naquit la Société Secrète des Sosies Anonymes qui deviendrait ensuite la Société Anonyme des Sosies Anonymes. 

« Connu, mais pas reconnu », en fut et en est toujours la devise.

vendredi 5 mars 2010

la S.A.S.A. (III)

Il fallut choisir un nouveau président, et un nouveau vice-président. Claude Simon était mort et Claude Mauriac avait été exclu. On pensa à Raymond Queneau, vieux, mais trois jours avant le vote, la télévision rediffusa le film de Louis Malle, Zazie dans le métro, précédé d’un documentaire de 30 minutes sur la vie de l’écrivain. En fait de présidence, ce fut son exclusion qui fut votée. Raymond Queneau, jeune, l’échappa belle, on ne le reconnaissait pas. Au final, Michel Leiris fut choisi comme président et Jean Giraudoux, comme vice-président. Nous prenions un risque avec Giraudoux, c’est certain. Mais plus personne ne se sentait à l’abri. Avec Michel Leiris, nous en courions moins. Pas d’adaptation cinématographique, pas de commémoration prévue, cela devait passer.
Gobineau demanda ce jour-là s’il pouvait se couper la moustache, pour être sûr de ne pas être reconnu. On ressortit l’article 55 qui stipule que les sosies ne doivent pas modifier leur physique, sous peine d’être exclus, puisqu’ils ne ressemblent plus.

jeudi 4 mars 2010

la S.A.S.A. (II)

Ce jour-là avait été une dure journée, une journée faste – sept exclusions. C’est-à-dire que dans le mois sept d’entre nous avaient été reconnus et qu’ils n’étaient plus des sosies d’écrivains anonymes, mais d’écrivains reconnus. Ils ne pouvaient rester avec nous.

Trois semaines auparavant ce terrible jour, le 7 juillet, un documentaire sur les écrivains du Nouveau Roman était passé à la télévision, à une heure de grande écoute, et pas sur une chaine culturelle ou du câble, non, sur la plus grande chaine nationale. Claude Simon, Alain Robbe-Grillet, Samuel Beckett, Nathalie Sarraute, Claude Ollier, Robert Pinget et Claude Mauriac n’étaient plus des anonymes, mais leurs visages qui s’étaient étalés une heure durant sur l’écran de la télévision les avaient mis soudain en plein jour. Dans la rue, on les reconnaissait et on leur signalait leur ressemblance avec ces écrivains que l’on avait pu voir la veille à la télévision. Claude Ollier en allant chercher son pain se fit interpeler par une cliente. Nathalie Sarraute par la caissière au supermarché, Samuel Beckett par son tailleur, Alain Robbe-Grillet par le vendeur de fenêtres de la rue dans laquelle il habite pourtant depuis 17 ans.

Claude Simon n’a pas supporté d’être exclu de la S.A.S.A. et d’être maintenant le sosie d’une personne médiatique. Samuel Beckett devait à son tour faire une tentative de suicide une semaine après la mort du Président. Il se rata, heureusement.

mercredi 3 mars 2010

la S.A.S.A. (I)


La S.A.S.A., Société Anonyme des Sosies Anonymes, ferma ses portes peu de temps après la mort de son Président : Claude Simon. Le suicide de Claude Simon n’est pas directement responsable de la dissolution de la S.A.S.A., il a simplement accéléré le processus.

Claude Simon s’est suicidé le 7 juillet 2008, à 12h30, d’une balle de pistolet dans la tête. Il ne laissa pas de mot pour expliquer son geste, mais nous en connaissons tous la raison.

Quarante minutes auparavant son geste, nous levions la séance mensuelle et le bilan n’était pas optimiste : nous avions dû procéder ce jour-là à sept exclusions. Cela s’était fait dans la douleur. Et quand nous nous sommes levés pour nous diriger vers la sortie du local qui nous sert de salle de réunion, l’ambiance était morose. Même Raymond Queneau (le jeune), pourtant habitué à nous faire rire avec ses nombreuses blagues et ses incroyables calembours n’avait pas le cœur à détendre l’atmosphère.

Nous étions dehors. Les sept exclus se tenaient ensemble. Il y avait Alain Robbe-Grillet, Claude Simon se tenait à côté de lui, les bras croisés, Claude Mauriac baissait la tête, Robert Pinget a allumé une cigarette, comme si c’était la dernière, Samuel Beckett le regardait, et n’osait lui en demander une, Nathalie Sarraute avait froid et avait les mains dans les poches de son manteau, quant à Claude Ollier, il les regardait.

Puis Claude Simon a dit : « Attendez-moi, j’ai oublié quelque chose dans la salle, je reviens tout de suite. »

Nous, nous n’osions rien dire, rien leur dire. Nous savions que nos mots ne seraient d’aucun réconfort.

Puis, nous avons entendu le coup de feu. Inutile de dire que nous nous sommes tous précipités à l’intérieur. C’est Samuel Beckett qui est arrivé en premier sur les lieux, c’est lui qui a les plus grandes jambes, il faut dire.

Il se tenait, raide, stupéfait, dans l’embrasure de la porte : une odeur de poudre se dégageait de la porte maintenant ouverte. Nous étions derrière lui.

Claude Simon était étendu, raide, mort, la tête éclatée. Samuel Beckett a ouvert la bouche, aucun son n’est sorti. Il s’est tourné vers Nathalie Sarraute et il a vomi. Elle n’a pas apprécié, c’est certain, mais elle n’a osé rien dire – en tout cas, pas tout de suite, car le lendemain elle a copieusement engueulé Samuel Beckett et le jour de l’enterrement, elle a refusé de se mettre à côté de lui, au cas ou il recommencerait à gerber, a-t-elle dit.

dimanche 28 février 2010

F.-Machine (I)

I

Pendant dix ans, il se cacha pour écrire. Son père méprisait toute littérature
A quoi bon perdre son temps à lire, encore lire ?
Et s’endormit la première fois que son fils lui lut une de ses œuvres.

Pendant dix ans, il écrivit en cachette ; il s’en ouvrit à quelques amis qui peuvent se compter sur les doigts d’une main. Ce fut pour lui, cependant, une période d’abondante création : courts romans, nouvelles, ébauches, drames… des envies et de l’exaltation. Ce qu’il ne connaîtra plus ensuite

Il n’a jamais connu la création allègre, abondante, heureuse, se plaisant, se jouant et souriant à son jaillissement à la source.

Il lira à ses amis ses nouvelles. Il les invite chez lui dans son appartement et leur fait la lecture. Il est précoce. Il le sait. Au bout de sa plume il y a du génie, il y a un génie : lui.

Ma vie entière est placée devant moi comme un fantôme, et l’amer parfum des jours qui ne sont plus m’est revenu comme avec l’odeur de l’herbe séchée et des bois verts.




II


C’est dans la campagne, c’est-à-dire nulle part. Il y a une route de terre. Des pierres. La maison qui nous intéresse, de celui que nous allons suivre, est faite très simplement et le confort minimum, mais suffisant. Elle avait été achetée, cette proprillété, par le père pour en faire une maison de vacances.

Il s’y installa à 25 ans, pour y travailler, seul, loin de tous. Pouvoir, le soir, tranquillement, en fumant une cigarette, un cigare, la pipe, regarder le soleil se coucher derrière les arbres.

Les plus grands événements de ma vie ont été quelques pensées, des lectures, certains couchers de soleil (…) et des causeries de cinq à six heures consécutives avec un ami qui est maintenant marié et pendu pour moi.

De l’ami on reparlera.
Des pensées on y reviendra.
Plus tard.

S’enfermer, là, pour écrire, pour lire, pour lire et écrire. Tel était son vœux le plus cher et le réaliser à 25 ans, cela l’emplissait de joie, de bonheur, de félicité.
Il n’avait pas le goût des voyages, des périples.

On ne voyage pas pour voyager…

Il voulait être seul dans sa nouvelle tanière.

stupidity

 

Avital Ronell

Stupidity

nouvelle sarah
"La bêtise détermine l’état d’esprit qui afflige quiconque prétend écrire. Dans la mesure où l’écriture semble être réquisitionnée par quelque activité intérieure qui s’avère toujours trop immature, plutôt forte en gueule, et souvent encombrée d’un désordre narcissique prononcé, quelle que soit d’ailleurs votre envie de vous cacher ou de vous isoler ; dans la mesure encore, où le créateur en vous est en réalité trop intelligent pour les stupides postulats de la langue, trop mûr même pour les ruses du surmoi, et bien trop calme pour tenter de mettre en mots le Dire ; dans la mesure, enfin, où l’écriture vous fait sans cesse vivre le drame de l’objet perdu, mais jamais assez perdu, vous sommant une fois de plus de vous engager dans d’inutiles poursuites et de considérables régressions (…) l’écriture vous livre l’expérience de votre propre bêtise."

"Toutes les fois qu’il préparait un livre en vue de sa publication, Paul de Man était assailli par le sentiment coupable de regarder un film de série B. La mélancolie qu’il y a à contempler de nouveau son propre échec à surmonter dans l’écriture, un niveau élémentaire de la bêtise (la votre ou la leur) a été ressentie et exprimée par de nombreux écrivains ; parfois ce sentiment éthique, apparût-il à l’occasion de la publication d’un travail universitaire, se trouve relégué et miniaturisé à la page des remerciements, là où les personnes remerciées se voient exonérées de la responsabilité de la bêtise de l’œuvre à venir qu’annonce cette politique testamentaire de l’amitié."

"Ecrire, c’est passer chaque jour un nouvel examen, c’est préparer votre corps, adapter votre conduite, vous faire enregistrer (par respect) auprès du surmoi, mettre le moi sous sédatif – à moins que vous ne soyez l’un de ces crétins qui-se-connaissent-soi-même-et-veulent-partager-leur-singularité-en-écrivant-leurs-mémoires."

"La bêtise, quoique bienvenue au départ (lire Hegel, se droguer, vivre avec d’autres personnes), survient comme un traumatisme qui vous fait répéter sans fin ses protocoles."



mercredi 24 février 2010

Nous qui avons toujours vécu au château...

nouvelle sarah
   Te rappelles-tu, Constance, comme j’étais en forme ce matin-là, dans le jardin ?

lundi 22 février 2010

On a beau...

On a beau relire le roman ; le jouer et le rejouer à chaque lecture. On lui redonne à chaque fois une chance ; à elle, à lui. Se dire que non, cette fois-ci, ils ne vont pas refaire la même erreur : et pourtant depuis 332 ans, non, décidément non, elle ne couche pas. On le voudrait bien ; allez, ne serait-ce qu'une fois, seulement une fois, uniquement pour nous ; mais non, depuis 332 ans, elle est, et reste la femme la plus fidèle.

(elle prend des cours de latin, mais quand son professeur lui fait conjuguer le verbe "aimer", elle ne le conjugue qu'au futur ; malicieuse)

"— Je suis votre confesseur et votre martyr.
— Et moi, je suis votre vierge."