jeudi 16 juin 2011

Monsieur & Madame Jules - greffe(VIII)


 — À quoi penses-tu ? — À toi, je pense à toi.  Et toi ? à quoi penses-tu ? — À toi, je pense à toi. 
À quoi penses-tu ? question du couple qui ne veut avoir aucun secret, question qui n’attend qu’une seule réponse à toi, je pense à toi. Quelle autre réponse donner ? que répondre d’autre ? Dans le cas de Monsieur & Madame Jules la réponse était sincère : ils ne pensaient qu’à l’autre, tout le temps, sans répit. Et quand l’un demandait à l’autre à quoi penses-tu et qu’il lui était répondu à toi, je pense à toi, elle était vraie la réponse, elle n’était pas qu’une simple figure de rhétorique pour faire plaisir à l’autre. En disant à toi, je pense à toi, on ne dit rien cependant. Madame Jules ne dit rien. Madame Jules ne dit pas le fond de sa pensée quand elle dit à toi, je pense à toi. Elle ne dit pas comment elle pense à Monsieur Jules, son mari, son amant, elle ne dit pas si elle pense à lui en train de bander, en train de travailler, en train de conduire une voiture de sport à toute vitesse dans les rues de la ville, en train de grimper une haute montagne, en train de se branler, en train de la regarder se branler, en train de parler avec son associé, en train de dresser des listes de comptes, en train de la prendre dans leur chambre à coucher, en train de lire un roman, en train de pisser, en train de chier, en train de se brosser les dents, en train de se gratter l’anus, en train d’éjaculer, en train de…, elle ne dit pas le comment, elle dit juste à toi, je pense à toi. Elle esquive la question, y répond sans y répondre, elle dit et ne dit pas, elle dit et n’en dit pas plus, elle dit à toi, je pense à toi, mais pas comment, jamais comment, elle pense à toi, je pense à toi.
Mais à chaque fois que Monsieur Jules demandait à Madame Jules à quoi penses-tu ? Madame Jules s’inventait une nouvelle histoire, dans laquelle apparaissait toujours Monsieur Jules, dans laquelle il tenait toujours le rôle principal. La question de Monsieur à quoi penses-tu ? était le déclencheur d’une fiction secrète qui emplissait Madame Jules d’un profond désir, d’une intense excitation.
Monsieur Jules, quant à lui, ne pensait à rien d’autre qu’à Madame Jules, simplement Madame Jules, quand elle lui demandait à quoi penses-tu ? De même, quand il posait la question à Madame Jules, à quoi penses-tu ?  il n’attendait que pour seule réponse à toi, je pense à toi et il ne lui serait jamais venu à l’idée de continuer la question par comment penses-tu à moi ? non, la réponse à toi, je pense à toi lui était suffisante et le comblait. Elle ne l’entraînait pas sur le terrain de fictions érotiques, par exemple.
Madame Jules remplissait sa réponse de secrets, elle pensait à Monsieur Jules en train de (bander, éjaculer, la pénétrer, la lécher, se laisser sucer, se dévêtir, la dévêtir, se caresser, la caresser, l’embrasser, lui lécher l’oreille, lui passer la main sur les seins, sur les fesses, le long des cuisses, dans le dos,…), mais Monsieur Jules ne pensait pas Madame Jules, lui, il pensait simplement qu’il pensait à elle, simplement.