Il y aura une agression, quelques jours plus tard, dans un café de la rue de Bourgogne. Une altercation idiote sur un sujet idiot, pensez donc, il s’agissait de la sœur de César : était-elle ou non de mèche avec Brutus. L’historien présent pensera qu’elle était innocente et cet imbécile d’Auguste, dira, toujours dans son souci de provocation : « Elle était une femme, et comme toutes les femmes elle était coupable. » Alors notre historien ne pouvant laisser un tel blasphème, saisira une canette et la fracassera sur la tête de cet imbécile d’Auguste et dira : « — La sœur de Jules César, monsieur, ne doit pas être soupçonnée. — Toujours madame Jules », répondra Auguste. Il s’évanouira, sans pouvoir achever une mordante plaisanterie qui expirera sur ses lèvres ; mais, quoiqu’il perdra beaucoup de sang, sa blessure ne sera pas dangereuse. Après une quinzaine de jours, il sera de nouveau sur pied, prêt à recevoir une nouvelle attaque : ou du moins le penser. Car enfin Auguste, quoique brave et militaire, ne pourra s’empêcher de frémir. Au milieu de toutes les pensées qui l’assailliront, il y en aura une contre laquelle il se trouvera sans défense et sans courage : le poison ne sera-t-il pas bientôt employé par ses ennemis secrets ?
Une ombre le suivra, partout, tout le temps. À tous les coins de rues, elle sera là, cette ombre, toujours après lui, cette ombre. Auguste pensera la cerner et pourquoi pas s’en débarrasser, mais les subterfuges n’y feront rien, elle sera toujours là, cette ombre qui le suivra comme son ombre. Il fera mener une enquête et découvrira qu’il s’agit d’un dénommé Ferragus qui le suit comme son ombre. Ferragus, quel nom ! tout droit sorti d’un roman de gare. Qui est cet inconnu, qui est cet homme ? La police restera très évasive et on lui conseillera même de partir quelques jours à la campagne, se reposer, pour son bien. On lui dira que Ferragus n’est pas le nom de l’ennemi qui poursuit Auguste (cet imbécile, cet importun). Cet homme, ce diable s’appelle Gratien, Henri, Victor, Jean-Joseph Bourignard. Le sieur Gratien Bourignard est un ancien entrepreneur de bâtiments, jadis fort riche, et surtout l’un des plus jolis garçons de Paris, un Lovelace capable de séduire Grandisson. Ici s’arrêtent les renseignements. Il a été simple ouvrier, et les Compagnons de l’Ordre des Dévorants l’ont, dans le temps, élu pour chef, sous le nom de Ferragus XXIII. Bien sûr que la police devrait savoir cela, si la police était instituée pour savoir quelque chose. Cet homme a déménagé, ne demeure plus rue des Vieux-Augustins, et perche maintenant rue Joquelet. Il n’en saura pas plus, on ne lui en dira pas plus, aucun détective privé, aussi bon soit-il, ne pourra lui en dire plus. Quand il ira voir la police pour y apporter de nouvelles informations, dire ce qu’il sait, ce qu’il pense savoir on lui répondra, gentiment, mais d’un ton ferme que tout cela ne sont que les suites de ses accidents. Il est fatigué, voilà tout. Ferragus ! Ferragus ! mais non. Il n’existe pas, ne peut pas exister, ne peut plus exister. Et pourtant elle sera là, toujours là, cette ombre, à le suivre, à lui filer le train, à s’inscrire dans ses pas. Il demandera une protection, elle lui sera accordée. Et il recevra cette lettre :
« Monsieur Auguste,
J’ai l’honneur de vous annoncer que vous ne devez plus conserver aucune crainte touchant l’affaire dont il est question. Le nommé Gratien Bourignard, dit Ferragus, est décédé hier, en son domicile, rue Joquelet, n° 7. Les soupçons que nous devions concevoir sur son identité ont pleinement été détruits par les faits. Le médecin de la Préfecture de police a été par nous adjoint à celui de la mairie, et le chef de la police de sûreté a fait toutes les vérifications nécessaires pour parvenir à une pleine certitude. D’ailleurs, la moralité des témoins qui ont signé l’acte de décès, et les attestations de ceux qui ont soigné ledit Bourignard dans ses derniers moments, entre autres celle du respectable vicaire de l’église Bonne-Nouvelle, auquel il a fait ses aveux, au tribunal de la pénitence, car il est mort en chrétien, ne nous ont pas permis de conserver les moindres doutes.
Agréez, monsieur Auguste, etc. »
Puis ce sera ensuite une autre lettre, terrifiante, sans ponctuation, sans repos, sans même de point d’exclamation, une lettre à l’orthographe incertaine. Une lettre qui fait trembler, une lettre qui fait peur.
AUGUSTE !
Dans le nombre des sacrifisses que je m’étais imposée a votre égard ce trouvoit ce lui de ne plus vous donner de mes nouvelles mais une voix irrésistible mordonne de vous faire connettre vos crimes en vers moi je sais d’avance que votre ame an durcie dans le vice ne daignera pas me pleindre votre cœur est sour à la censibilité ne l’ét il pas aux cris de la nature mais peu importe je dois vous apprendre jusquà quelle poing vous vous êtes rendu coupable et l’orreur de la position où vous m’avez mis Auguste vous saviez tout ce que j’ai souffert de ma promière faute et vous avez pu mé plonger dans le même malheur et m’abendonner à mon désespoir et à ma douleur oui je la voue la croyence que javoit d’être aimée et d’être estimée de vou m’avoit donné le couraje de suporter mon sort mais aujourd’hui que me reste-til ne m’avez vous pas fai perdre tout ce que j’avoit de plus cher tout ce qui m’attachait à la vie parans amis onneur réputations je vous ai tout sacrifiés et il ne me reste que l’oprobre la honte et je le dis sans rougire la misère il ne manquai à mon malheur que la sertitude de votre mépris et de votre aine maintenant que je l’é j’orai le couraje que mon projet exije mon parti est pris et l’honneur de ma famille le commande je vais donc mettre un terme à mes souffransses ne faites aucune réflaictions sur mon projet Auguste il est affreux je le sais mais mon état m’y forsse sans secour sans soutien sans un ami pour me consoler puije vivre non Le sort en a désidé ainci dans deux jours Auguste dans deux jours Ida ne cera plus digne de votre estime mais recevez le serment que je vous fais d’avoir ma conscience tranquille puisque je n’ai jamais sésé d’être digne de votre amitié o Auguste mon ami car je ne changerai jamais pour vous promettez-moi que vous me pardonnerèz la carrier que je vait embrasser mon amour m’a donné du courage il me soutiendra dans la vertu mon cœur d’ailleur plain de ton image cera pour moi un préservatife contre la séduction n’oubliez jamais que mon sort est votre ouvrage et jugezvous puice le ciel ne pas vous punir de vos crimes c’est à genoux que je lui demende votre pardon car je le sens il ne me manquerai plus à mes maux que la douleur de vous savoir malheureux malgré le dénument où je me trouve je refuserai tout èspec de secour de vous si vous m’aviez aimé j’orai pu les recevoir comme venent de la mitié mais un bienfait exité par la pitié mon ame le repousse et je cerois plus lache en le resevent que celui qui me le proposerai j’ai une grâce a vous demander je ne sais pas le temps que je dois rester chez madame Meynardie soyez assez généreux déviter di paroitre devent moi vos deux dernier visites mon fait un mal dont je me résentirai longtemps je ne veux point entrer dans des détailles sur votre condhuite à ce sujet vous me haisez ce mot est gravé dans mon cœur et la glassé défroit hélas c’est au moment où j’ai besoin de tout mon courage que toutes mes facultés ma bandonnent Auguste mon ami avant que j’aie mis une barrier entre nous donne moi une dernier preuve de ton estime écris-moi répons moi dis moi que tu mestime encore quoique ne m’aimant plus malgré que mes yeux soit toujours dignes de rencontrer les vôtres je ne solicite pas d’entrevue je crains tout de ma faiblesse et de mon amour mais de grâce écrivez moi un mot de suite il me donnera le courage dont j’ai besoin pour supporter mes adversités adieu l’oteur de tous mes maux mais le seul ami que mon cœur ai choisi et qu’il n’oublira jamais
Ida
Ida ? Il n’en connaissait qu’une : il y a longtemps, si longtemps : une jolie fille à l’époque, peut-être un peu bête, mais jolie : oui, il s’en souvenait maintenant.
Ce sera le coup de grâce, celui qui achève, qui laisse pantois, qui fait tomber les bras. Cette lettre, d’une ancienne aventure brisera à tout jamais le cynisme de cet imbécile et importun d’Auguste. Il tombera et ne se relèvera plus.
Voilà, ce qu’allait faire Madame Jules, voilà ce qu’allait demander Madame Jules à Ferragus, voilà ce que se racontait Madame Jules, dans sa chambre. Elle imaginait ce plan machiavélique, pour se débarrasser de cet imbécile et importun d’Auguste. Après cela, elle ne devrait plus en attendre parler, elle ne devrait plus l’entendre parler, raconter ses horreurs à son oreille, raconter ses envies, ses désirs, ses imbécilités d’imbécile et d’importun.
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