mardi 1 mars 2011

Monsieur & Madame Jules - remake (IX)


8-la filature
18h
(Monsieur Jules)

           Monsieur Jules suit une femme qu’il ne connaît pas, qu’il n’a jamais vue. Il suit une femme qui monte au fond de l’allée, il la suit, non sans recevoir l’obséquieux salut d’une vieille portière ; il suit la femme jusqu’à un tortueux escalier dont les premières marches sont fortement éclairées ; il voit cette femme qui monte lestement, vivement, comme doit monter une femme impatiente.
           « Impatiente de quoi ? » se demande Monsieur Jules qui se recule pour se coller en espalier sur le mur de l’autre côté de la rue. Et il regarde tous les étages de la maison avec l’attention d’un agent de police cherchant son conspirateur. Il sent monter le désir de plus en plus grand, de plus en plus fort.
C’est une ignoble maison comme il y en a des milliers à Paris, maison ignoble, vulgaire, étroite, jaunâtre de ton, à quatre étages et à trois fenêtres. La boutique et l’entresol appartiennent au cordonnier. Les persiennes du premier étage sont fermées. Où est allée cette femme ? Monsieur Jules croit entendre les tintements d’une sonnette dans l’appartement du second. Effectivement, une lumière s’agite dans une pièce à deux croisées fortement éclairées, et illumine soudain la troisième dont l’obscurité annonce une première chambre, sans doute le salon ou la salle à manger de l’appartement. Aussitôt la silhouette d’un chapeau de femme se dessina vaguement, la porte se ferme, la première pièce redevient obscure, puis les deux dernières croisées reprennent leurs teintes rouges.  Monsieur Jules se croise les bras; puis, n’étant vu de personne, il se laisse aller à  la vue des ombres qui se jouent sur ces deux fenêtres. Est-ce elle ? n’est-ce pas elle ? si, c’est elle ! oui, c’est elle : elle et son amant ! Il vient de suivre une femme dans l’espoir d’avoir une aventure avec elle, et elle rejoint son amant et ils sont en train de baiser, là, sous son nez. Ironie du sort. Son amant l’attendait dans cette maison ignoble, vulgaire, étroite, jaunâtre de ton, à quatre étages et à trois fenêtres. Et elle vient de le rejoindre et leurs corps se mêlent et s’emmêlent, et leurs bouches se mêlent et s’emmêlent. Il doit poser sa main sur ses seins, elle doit poser ses mains sur ses fesses. Il doit passer sa main dans ses cheveux, il doit passer sa main sur son cou, elle doit passer sa main dans son dos, elle doit passer sa main sur son sexe. Il doit haleter, elle doit haleter. Une bien belle chose que le métier d’espion quand on le fait pour son compte et au profit d’une passion. Il reste là pendant un siècle de vingt minutes. Il les écoute, il regarde les ombres chinoises formés par leurs corps : il savoure le moment, se découvre voyeur. C’estt un moment affreux, un de ces moments où, dans la vie humaine, le caractère se modifie, et où la conduite du meilleur homme dépend du bonheur ou du malheur de sa première action. Providence ou Fatalité. Il ne peut rester là. Pourquoi resterait-il là ?

(Madame Jules)

Madame Jules connaît enfin le trouble, elle qui ne connaissait que la certitude. Elle connaît enfin le trouble du trouble elle qui ne connaissait que la certitude de la certitude. Elle connaît enfin le plaisir troublant du trouble elle qui ne connaissait que le plaisir rassurant de la certitude.
Madame Jules tourne lestement vers la rue de Ménars, et suit l’homme sur lequel elle a jeté son dévolu, elle veut s’approcher de lui, sentir son souffle. Elle le suit. Madame Jules, ayant perdu toutes ses espérances, et, double malheur, ses plus chères croyances, ira-t-elle  dans Paris comme une femme ivre, et se trouvera-t-elle bientôt chez un inconnu sans savoir comment elle y sera venue ? Et puis après ? Il la jettera dans un fauteuil, la déshabillera, lui embrassera les lèvres et le cou et les seins, lui fera sucer sa bite, la pénètrera, la fera, et ce n’est même pas sûr, jouir, mais ce qui est plus sûr, c’est qu’il éjaculera en elle ou sur elle…
C’est un moment affreux, un de ces moments où, dans la vie humaine, le caractère se modifie, et où la conduite de la meilleure femme dépend du bonheur ou du malheur de sa première action. Providence ou Fatalité. Elle ne va pas plus loin. Elle s’arrête au seuil de la porte. Elle ne peut aller plus loin, même si elle sent en elle monter un profond désir et une profonde envie.