lundi 28 février 2011

Monsieur & Madame Jules - remake (VIII)


7-Paris
16h

Il se rencontre dans Paris des effets de nuit singuliers, bizarres, inconcevables. Ceux-là seulement qui se sont amusés à les observer savent combien la femme y devient fantastique à la brune. Tantôt la créature que vous y suivez, par hasard ou à dessein, vous paraît svelte ; tantôt le bas, s’il est bien blanc, vous fait croire à des jambes fines et élégantes ; puis la taille, quoique enveloppée d’un châle, d’une pelisse, se révèle jeune et voluptueuse dans l’ombre ; enfin les clartés incertaines d’une boutique ou d’un réverbère donnent à l’inconnue un éclat fugitif, presque toujours trompeur qui réveille, allume l’imagination et la lance au delà du vrai. Les sens s’émeuvent alors, tout se colore et s’anime ; la femme prend un aspect tout nouveau ; son corps s’embellit ; par moments ce n’est plus une femme, c’est un démon, un feu follet qui vous entraîne par un ardent magnétisme jusqu’à une maison décente où la pauvre bourgeoise, ayant peur de votre pas menaçant ou de vos bottes retentissantes, vous ferme la porte cochère an nez sans vous regarder. La lueur vacillante que projetait le vitrage d’une boutique de cordonnier illumina soudain, précisément à la chute des reins, la taille de la femme qui se trouvait devant le jeune homme. Ah ! certes, elle seule était ainsi cambrée ! Elle seule avait le secret de cette chaste démarche qui met innocemment en relief les beautés des formes les plus attrayantes. C’était et son châle du matin et le chapeau de velours du matin. A son bas de soie gris, pas une mouche, à son soulier pas une éclaboussure. Le châle était bien collé sur le buste, il en dessinait vaguement les délicieux contours, et le jeune homme en avait vu les blanches épaules au bal ; il savait tout ce que ce châle couvrait de trésors. A la manière dont s’entortille une Parisienne dans son châle, à la manière dont elle lève le pied dans la rue, un homme d’esprit devine le secret de sa course mystérieuse. Il y a je ne sais quoi de frémissant, de léger dans la personne et dans la démarche : la femme semble peser moins, elle va, elle va, ou mieux elle file comme une étoile, et vole emportée par une pensée que trahissent les plis et les jeux de sa robe.
Et voilà Monsieur Jules emporté dans une valse incessante : des femmes, partout, autour de lui : il n’avait jamais remarqué qu’elles étaient si nombreuses, si belles, si désirables : mais aujourd’hui il les voit, toutes et les désire toutes. Il en suit une, puis une autre, cesse sa course pour filer au train d’une autre ; mais celle-ci est si belle, à moins que celle-là, le soit encore plus. C’est un tourbillon nouveau qui enveloppe et enflamme Monsieur Jules aujourd’hui à seize heures dans les rues de Paris. C’est un flot violent qui s’empare de lui aujourd’hui à seize heures dans les rues de Paris. Il est enveloppé d’un flot de désir violent et érotique pour toutes ces femmes qu’il voit et qu’il croise, qu’il suit et qu’il file. Lui, au milieu de cette foule immense et désirable et désirée. Il les voit, les regarde, les imagine se promenant nues dans les rues de Paris aujourd’hui à seize heures. Ce désir qu’il n’avait jamais connu, ou plutôt connu qu’une seule fois, pour Madame Jules, sa femme, sa maîtresse, voilà que ce désir le submerge aujourd’hui à Paris à seize heures. Auguste avait raison, cet imbécile, cet importun, Auguste, oui, avait raison : il a du désir pour d’autres femmes : elles sont belles et désirables et ne peut rester aveugle et sourd à leur appel. C’est le chant des sirènes, c’est ce que chantaient les sirènes à Ulysse, lui qui voulait retourner retrouver sa femme, Pénélope, sa femme, sa maîtresse : elles lui chantaient le désir sans fin des femmes infinies qui sont à travers le monde. Pas une histoire d’amour et de mort, non, une histoire d’amour et d’amour. Monsieur Jules découvrait le désir et qui eût eu le droit de passer sa main dans son dos, l’aurait peut-être trouvé humide, et qui eût eu le droit de passer sa main dans son pantalon, l’aurait trouvé bien raide.